La presse sénégalaise face au miroir : entre héritage d’excellence et crise de responsabilité
Après avoir parlé hier de la société civile, il me paraît indispensable aujourd’hui de poser le débat sur la presse sénégalaise. Et je le fais avec d’autant plus de gravité que notre pays fut longtemps considéré comme l’une des plus grandes écoles du journalisme africain.
J’ai suivi tout à l’heure sur un média guinéen l’annonce de journées de réflexion consacrées aux médias, à l’assainissement et aux changements climatiques. J’y ai vu une démarche de service public, une volonté de revisiter les pratiques, les responsabilités et les dérives. Cela m’a poussé à me poser une question simple mais légitime : que fait aujourd’hui la presse sénégalaise face à sa propre déchéance ?
Le Sénégal a formé parmi les meilleurs journalistes d’Afrique. Certains ont dirigé de grandes rédactions ici et ailleurs sur le continent. D’autres ont créé des écoles de formation. Mais alors, comment expliquer qu’un secteur qui disposait d’autant de compétences soit aujourd’hui à ce point fragilisé ? Pourquoi ceux qui ont reçu la meilleure formation ont-ils laissé la place à des pratiques qui piétinent les règles élémentaires du métier ? Pourquoi tant de professionnels ont-ils abdiqué, laissé faire ou préféré quitter les rédactions pour des institutions, ONG ou organisations mieux rémunérées, désertant ainsi leur mission de transmission et de formation ?
Je pose la question avec d’autant plus de liberté que j’aime profondément la presse. Je lis. Je m’informe. Je respecte le savoir et le talent. Un bon article, une belle plume, une interview intelligente ou un débat de qualité continuent de me séduire. J’ai eu des relations d’amitié et d’estime avec de grandes figures de ce métier : feu Babacar Touré, qui était aussi un cousin, feu Mame Less Camara, feu Ibrahima Fall, feu Jacques Moundor Diouf, feu Koïta et bien d’autres. Aujourd’hui, dans ce milieu, j’ai plus d’amis que d’ennemis, même si certaines vérités vont déranger ceux qui se verront dans le miroir.
La question doit être posée sans hypocrisie : les acteurs des médias ne sont-ils pas eux-mêmes responsables d’une partie des maux de la presse ?
Que valent aujourd’hui certaines écoles de journalisme ? Qui contrôle leurs programmes ? Les curriculums sont-ils harmonisés ? Existe-t-il une véritable validation des diplômes ? Évalue-t-on sérieusement la qualité des enseignements, des formateurs et des spécialités ? Car ils sont devenus tous généralistes. On ne forme presque plus de grands reporters, de journalistes d’investigation, de chefs de desk, de correcteurs, de médiateurs, de rédacteurs en chef ou de spécialistes capables d’élever le niveau du débat public.
Le résultat est sous nos yeux : une grande partie des plateaux est devenue un espace de vacarme plus qu’un lieu de savoir. Beaucoup d’animateurs ne questionnent plus, ils débattent avec leurs invités. Ils interrompent, prennent position, imposent leurs opinions partisanes et empêchent les sachants de transmettre leurs connaissances. On ne sait plus relancer avec intelligence, écouter avec rigueur ni respecter la posture du journaliste qui doit éclairer sans devenir acteur politique.
La presse participe aujourd’hui, hélas, à la fabrication de monstres médiatiques. Elle fait parfois la promotion de la médiocrité, minimise les compétences, banalise l’insulte et transforme certains chroniqueurs en donneurs de leçons permanents. Certains déjeunent, voyagent ou travaillent avec les politiques dont ils prétendent ensuite être les procureurs publics. D’autres gèrent leur communication tout en se présentant comme des arbitres vierges et indépendants. Certains médias existent grâce aux financements de ceux qu’ils fusillent le soir sur les plateaux.
Il faut avoir le courage de dire que cet état de la presse est devenu l’un des grands maux de notre pays.
Vous critiquez tout le monde ; acceptez donc qu’on parle aussi de vous.
Pourquoi les anciens encore vivants, qui ont porté haut ce métier, se taisent-ils ? Pourquoi regardent-ils faire sans intervenir ? Pourquoi les organisations professionnelles ne remettent-elles pas de l’ordre ? Est-ce que tous ceux qui portent une carte de presse méritent encore de la porter ?
Je pose ces questions comme je le fais pour la politique, l’économie, la société civile et les autres secteurs. Parce qu’aucune nation ne se redresse sans introspection sérieuse. Nous devons visiter tous les secteurs, identifier les maux et chercher ensemble les solutions.
Et pour ceux qui auraient la facilité de dire : “Et pourtant vous êtes patron de presse”, je réponds clairement : c’est faux. J’ai simplement aidé certains jeunes avec mes modestes moyens, offert des locaux, accompagné des formations et permis à quelques-uns d’apprendre un métier. Je n’ai aucun retour sur investissement et je ne détermine aucune ligne éditoriale. La seule exigence que je partage avec eux est simple : permettre le débat sans violence, respecter les invités, préserver nos équilibres institutionnels et éviter que les médias deviennent des armes contre la cohésion nationale.
Il y a quelques années déjà, j’avais organisé deux dîners-débats : l’un sur “Médias et Démocratie”, l’autre sur “Presse : pouvoir ou contre-pouvoir ?”. Cela prouve que cette réflexion ne date pas d’aujourd’hui. Car la presse n’est pas un secteur ordinaire : elle façonne les consciences, influence les comportements et participe à la construction ou à la destruction d’une nation.
Et le Sénégal mérite mieux.
Thierno LO
