Sonko face à France 24 : une interview révélatrice des défis du pouvoir

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J’ai suivi avec beaucoup d’attention l’entretien accordé par le Premier ministre Ousmane Sonko à France 24. Comme souvent avec les grandes interviews politiques, l’intérêt ne réside pas seulement dans les réponses apportées, mais aussi dans les contradictions révélées, les non-dits, les silences et parfois même dans la manière dont les questions sont formulées.

D’abord, il faut reconnaître que le Premier ministre a affiché une posture plus institutionnelle que par le passé. Le ton était plus posé, plus présidentiel, plus soucieux de rassurer que de mobiliser. À travers cet entretien, c’est davantage l’homme d’État que le chef de l’opposition qui s’est exprimé. Cette évolution est normale : les responsabilités du pouvoir imposent souvent des nuances que l’opposition ne connaît pas.

Cependant, plusieurs éléments de son discours méritent réflexion.

Le premier concerne la question de la dette publique. Le Premier ministre a laissé entendre que certaines positions défendues auparavant avaient été formulées sans qu’il dispose de tous les éléments nécessaires pour apprécier pleinement la situation financière du pays. Cette explication soulève néanmoins une interrogation légitime.

Comment comprendre qu’un responsable politique devenu Premier ministre puisse aujourd’hui affirmer qu’il ne disposait pas de toutes les informations alors même qu’il avait présenté aux Sénégalais un diagnostic détaillé de la situation économique du pays, entouré des principaux responsables de l’administration financière et des services compétents de l’État ? Si des éléments nouveaux sont apparus depuis, l’opinion publique est en droit d’attendre des explications précises. Car la crédibilité de l’action publique repose avant tout sur la cohérence des diagnostics et la constance des analyses.

Le second paradoxe concerne la distinction que le Premier ministre a voulu établir entre ses prises de parole en tant que chef de parti et celles qu’il effectue aujourd’hui en tant que responsable gouvernemental.

Cette frontière me paraît difficile à tracer lorsqu’il s’agit de sujets touchant directement à la conduite des affaires de l’État. Le chef de parti peut défendre une vision, un programme ou une stratégie politique. Mais le Premier ministre, lui, conduit la politique définie par le Président de la République et engage la responsabilité de l’État devant la Nation. Dès lors, il devient délicat d’expliquer certaines déclarations passées ou présentes en invoquant alternativement l’une ou l’autre de ces casquettes.

Sur la question de l’homosexualité, en revanche, j’ai trouvé sa réponse globalement maîtrisée. Il a rappelé avec clarté la position constante du Sénégal sans tomber dans la provocation ni dans la surenchère. Je ne suis toutefois pas convaincu qu’il était nécessaire de renvoyer la paternité historique de la législation au Parti socialiste, comme si l’objectif était de se décharger d’une responsabilité. Une loi de la République appartient à l’histoire institutionnelle du pays et non exclusivement à ceux qui l’ont initiée.

Mais au-delà des réponses du Premier ministre, l’entretien soulève une autre question : celle de l’attitude de certains médias occidentaux lorsqu’ils interrogent les dirigeants africains.

À plusieurs reprises, j’ai eu le sentiment que le journaliste ne se contentait pas d’interroger son invité mais développait une forme de plaidoyer. Évoquer le nombre de personnes arrêtées sans s’intéresser aux faits qui ont motivé ces arrestations revient à ne présenter qu’une partie de la réalité. De la même manière, évoquer les écoutes téléphoniques comme si elles constituaient une singularité sénégalaise est pour le moins surprenant lorsqu’on sait qu’elles sont utilisées dans de nombreux pays occidentaux dans le cadre d’enquêtes judiciaires et de procédures de sécurité.

La séquence consacrée à l’homosexualité m’a également laissé cette impression d’un débat présenté de manière incomplète. Lorsque certaines affaires sont évoquées, notamment celles ayant donné lieu à des poursuites judiciaires, il est difficile de faire abstraction des questions liées à la santé publique et à la transmission volontaire de maladies graves.

Or les sociétés occidentales elles-mêmes ont été confrontées à ces problématiques. En France notamment, la transmission volontaire du VIH a donné lieu à des poursuites particulièrement sévères et a parfois été assimilée à une forme d’administration de substances nuisibles. Dès lors, il est surprenant que cet aspect soit totalement absent du questionnement alors qu’il participe pleinement à la compréhension de certains dossiers.

Cette tendance à présenter les sujets africains selon des grilles de lecture exclusivement occidentales finit parfois par donner l’impression que les réalités historiques, culturelles, juridiques et sociales des nations africaines sont secondaires. Pourtant, le respect des droits ne saurait signifier l’effacement des souverainetés.

Les autorités sénégalaises doivent naturellement accepter les questions difficiles. C’est le prix de la démocratie. Mais elles doivent aussi apprendre à répondre avec davantage de fermeté lorsque certaines interrogations reposent sur des présupposés ou des comparaisons qui ne sont jamais appliqués aux pays occidentaux eux-mêmes.

Le Sénégal n’a pas à recevoir de leçons permanentes sur la valeur de la vie humaine, sur la dignité ou sur les libertés. La vie d’un Sénégalais vaut celle d’un Français, d’un Américain ou de n’importe quel citoyen du monde. Cette égalité de dignité devrait constituer le point de départ de tout échange équilibré entre les médias internationaux et les responsables africains.

Au final, cette interview aura montré un Ousmane Sonko plus gouvernemental que militant, plus prudent que combatif, mais également confronté aux difficultés classiques du passage de l’opposition à l’exercice du pouvoir. Elle aura surtout révélé que la conquête du pouvoir est une étape ; l’exigence de cohérence, de clarté et de constance dans son exercice en est une autre.

C’est sur ce terrain que les Sénégalais jugeront, demain, l’action de leurs dirigeants.

Ministre Thierno lo
Président du Parti Alliance pour la Paix et le Développement APD

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