DPG : Un ton conciliant ne suffit pas à changer le réel (Par Babacar GAYE)

En tant qu’ancien parlementaire et ancien ministre d’État auprès du Président Wade, j’ai suivi la Déclaration de politique générale (DPG) du Premier Ministre avec le bénéfice de cette double expérience. J’ai organisé et participé à des veillées d’armes à l’Assemblée comme je sais comment le Gouvernement se prépare en conséquence pour rester dans les limites fixées par le Président de la République. Cet exercice n’est jamais juste un discours : c’est le moment clé où le Gouvernement expose sa feuille de route devant la représentation nationale et se prête au jeu du débat démocratique. C’est d’ailleurs précisément ce qui donne une résonance particulière à la DPG du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo, qui intervient dans un contexte politique, économique et social vraiment exceptionnel.
Sur le plan politique, il semble bien que le Président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne portent plus tout à fait de la même façon le projet qui les a menés ensemble au pouvoir. L’opposition, de son côté, reste très morcelée ; elle discute de date des élections locales et a du mal à bâtir une plateforme de lutte commune et, pis encore, à offrir une alternative crédible.
Mais la véritable singularité institutionnelle est ailleurs. Paradoxalement, le le Chef du Gouvernement fait face à une Assemblée nationale où aucun des 165 députés ne revendique explicitement aujourd’hui faire partie d’une majorité parlementaire constituée pour soutenir son action.
Pour quelqu’un qui a siégé au parlement, la situation actuelle vaut vraiment un coup d’œil, mais sans grande illusion. Pour moi, ce mardi fait partie des journées chômées et payées.
Il faut dire qu’une DPG n’est pas juste un exercice de communication politique pour le gouvernement. C’est le moment crucial où deux pouvoirs se retrouvent face à face : l’Exécutif qui déballe sa politique, et l’Assemblée pour en discuter, contrôler ce qui est dit, approuver ou rejeter, et le cas échéant, engager la responsabilité du Gouvernement à moins de faire dans les calculs politiciens.
Sur la forme, Al Aminou Lo a plutôt bien réussi son coup. Avec un ton posé d’un “Ndongo daara”, un peu d’humour et beaucoup de pédagogie, il a su éviter l’affrontement direct que certains attendaient au tournant. Mais bon, derrière cette politesse de façade, se cache un message politique était limpide : on ne change pas de cap. En insistant sur la continuité de l’Agenda national de transformation Sénégal 2050, il fait une petite piqûre de rappel au Président de l’Assemblée nationale, aux anciens membres du gouvernement tout comme aux députés de Pastef. Il leur remet en mémoire que cette vision, ce n’est pas juste le projet d’un homme seul, encore moins celui de la méchante Mercedes du FMI. Elle a été pensée, construite et validée collectivement par tous ceux qui ont porté le changement depuis mars 2024. C’est au fond une manière assez subtile de partager la responsabilité des errements du passé – dette cachée, accusations de prévarications non fondées etc – et la paternité du projet avec ceux-là mêmes qui ont tenté aujourd’hui de contester sa façon de poursuivre les bienfaits de l’héritage .
Pour ce qui est du fond, on est clairement sur de la continuité plutôt que de la rupture. Passé l’effet d’annonce et la communication, force est de constater que cette DPG ne chamboule pas grand-chose.
Et c’est assez logique sur le plan institutionnel, finalement. Car, c’est le Président de la République qui fixe le cap de la politique de la nation ; le Gouvernement est là pour la mettre en œuvre et sous la coordination du Premier Ministre. Al Amine Lo n’avait donc pas à sortir de son chapeau une politique concurrente à celle du chef de l’État.
- En réalité, il a surtout permis de rendre plus lisibles des orientations qu’on connaissait déjà un peu
- négocier le reprofilage de la dette extérieure hors zone CFA, éponger la dette intérieure pour redonner de l’oxygène aux entreprises, contenir les dépenses publiques, rationaliser le secteur parapublic, réformer et mieux cibler les subventions, améliorer les rentrées fiscales et, bien sûr, soutenir les populations plus vulnérables.
Donc, le problème aujourd’hui, ce n’est plus vraiment les intentions. C’est plutôt la question de leur financement, du calendrier, du dosage et, surtout, du coût social.
Et sur ces points essentiels, le Premier ministre botte un peu en touche, renvoyant sans sourciller aux prochains débats budgétaires.
C’est là qu’on saura vraiment qui va passer à la caisse, combien ça va coûter, pour combien de temps, et pour quels résultats concrets. Le Sénégalais moyen ne vit pas d’agrégats. Il a besoin de se loger, de s’alimenter, de se soigner et d’acquérir des connaissances et du métier.
L’accord avec le FMI n’est qu’une petite ouverture d’opportunités, mais ça ne peut pas masquer la gravité de la situation financière actuelle : le poids de la dette est énorme, son remboursement grignote considérablement les marges de manœuvre budgétaires. Qui plus est, comme pour ne pas faciliter les choses, Moody’s et S&P continuent de dégrader la note souveraine du pays.
Or, le Sénégalais, il ne vit ni dans les ratios d’endettement ni dans les tableaux macroéconomiques. Sa réalité à lui, c’est le prix du pain, du riz, de l’huile, de l’électricité, du transport et du loyer.
L’entrepreneur, par contre, juge l’action publique par rapport à son carnet de commandes et lorsque l’État paie ce qu’il lui doit. Le jeune diplômé regarde ses chances de trouver un boulot. Le paysan et l’éleveur pensent aux contraintes liées aux facteurs de production et d’écoulement des produits ainsi que des difficultés pendant la période de soudure. Et la ménagère essaie d’aller au marché avec un panier troué dans un contexte de flambée du prix de la viande, du poisson, du pain, de l’huile, des légumes et des autres condiments.
Au bout du compte, c’est bien là-dessus que l’on jugera cette déclaration de politique générale. L’austérité, ça ne peut pas retomber uniquement sur ceux d’en bas.
On peut tout à fait demander des sacrifices à la population quand l’état des finances publiques l’exige. Mais il y a des conditions pour que ça passe : l’effort doit être partagé équitablement, les
gouvernants doivent montrer l’exemple, et il faut une vraie perspective que les choses vont s’améliorer.
Franchement, comment demander à la classe moyenne en général contestataire, d’accepter que les aides soient ciblées, qu’il y ait de nouvelles taxes ou qu’on réduise certaines dépenses si, au même moment, le train de vie de l’État ne semble pas être soumis à la même discipline ?
Quand les revenus baissent, que le chômage frappe les familles, que des entreprises ferment ou licencient et que nos campagnes souffrent, l’étalage de luxe par ceux qui nous gouvernent devient difficilement acceptable.
L’exemplarité, ce n’est alors plus juste une exigence morale. Ça devient une condition politique indispensable pour que les réformes soient acceptées menées à bout. Car lorsqu’il est demandé au peuple de se serrer la ceinture, l’État doit commencer par donner le bon exemple en serrant les dents.
Sinon, la rigueur nécessaire sera perçue comme une austérité imposée à certains, pendant que les privilèges des autres sont préservés.
Après la DPG, place à la réalité du terrain. Al Aminou Lo s’en est bien sorti avec cet exercice difficile. Il a réussi à parler sans braquer les gens, à rassurer sans pour autant se renier, et à maintenir le cap tout en imposant son propre style.
Mais bon, l’ancien parlementaire que je suis, le sait bien : une DPG ne s’arrête jamais aux applaudissements dans l’hémicycle, ni aux questions sans réponses, aux piques et effets de manche des députés. C’est pourquoi, j’ai fait le choix de ne pas m’appesantir sur les interventions des députés. Une DPG commence vraiment le lendemain.
Elle continue ensuite à travers le contrôle de l’action du gouvernement, l’examen des budgets d’austérité et, surtout, cette confrontation permanente entre les promesses faites devant la représentation nationale et les résultats obtenus.
Le Premier ministre nous a donné le cap et a expliqué sa méthode, c’est entendu. Mais il reste maintenant le principal : les résultats.
Parce que lorsque l’urgence sociale et électorale rencontrent l’urgence financière, la qualité d’une politique ne se mesure plus à l’éloquence des discours, mais à sa capacité réelle à améliorer la vie de tous les jours.
Et c’est bien là-dessus, désormais, qu’Al Aminou Lo et son gouvernement sont attendus au tournant.
Et pour réussir une telle gageure, en pareilles circonstances – réforme du secteur parapublic, privatisations, licenciements, détérioration du pouvoir d’achat, réduction des dépenses sociales.. – les gouvernants ont toujours privilégié le dialogue et le compromis. Le “Sursaut national”, le “Moins d’Etat, mieux d’Etat”, le “Consensus national” n’ont jamais été que des slogans. Ils ont été
les pierres angulaires d’un modèle politique spécifique au Sénégal et ont servi à bâtir de fortes convergences politiques et à obtenir une accalmie syndicale.
En effet, pour mobiliser les forces vives de la Nation afin d’engager de manière ardue les réformes indispensables au redressement économique et financier, le Président de la République doit s’inspirer de ses prédécesseurs afin de s’imposer une posture de rassembleur au nom de l’intérêt supérieur de la nation. Un dialogue franc qui aboutit à un compromis sans compromission, est devenu un impératif pour espérer sortir le Sénégal de la crise multiforme dans laquelle il est plongé par l’inaptitude de l’équipe sortante. Elle est encore institutionnelle, financière, économique et sociale avant de déboucher – si l’on y prend garde – sur une crise politique dont les conséquences seraient catastrophiques.
Babacar Gaye Ancien député
Ancien Président de Groupe parlementaire Ancien DC politique du Président Wade



