MÉDIATION CORANIQUE : La vie d’ici-bas peut-elle nous tromper ?

Par Imam Ahmadou Makhtar Kanté
10 septembre 2026 – 18 Rabīʿ al-Awwal 1448
Le texte coranique
Le Coran nous avertit à deux reprises :
«« Que la vie d’ici-bas ne vous trompe donc pas, et que le trompeur ne vous trompe pas au sujet d’Allah. »
(Coran, 31:33)»
Et :
«« Que la vie d’ici-bas ne vous trompe pas, et que le trompeur ne vous trompe pas au sujet d’Allah. »
(Coran, 35:5)»
La répétition de cet avertissement mérite notre attention.
Le Coran rapproche ici deux expressions qu’il convient de distinguer : d’une part, la vie d’ici-bas (al-ḥayāt al-dunyā) qui peut nous tromper ; d’autre part, le trompeur (al-gharūr) qui peut nous tromper au sujet d’Allah.
La distinction est importante.
La vie d’ici-bas est une réalité créée. Elle comprend les biens, les plaisirs, les épreuves, les relations, les réussites, les ambitions et les déceptions qui constituent notre existence terrestre. Elle n’est pas, en elle-même, un sujet moral qui chercherait intentionnellement à nous tromper.
Le « trompeur », en revanche, renvoie à Satan. Il s’agit alors d’un sujet moral qui agit avec intention, préméditation et stratégie pour égarer l’être humain et le détourner de la vérité.
Cette seconde dimension de la tromperie satanique est évidemment fondamentale dans le Coran. Mais elle ne sera pas l’objet de cette méditation.
Je voudrais m’arrêter exclusivement sur la première proposition :
En quoi la vie d’ici-bas peut-elle devenir pour nous une source de tromperie ?
La question centrale
La question semble d’abord paradoxale.
Comment une réalité qui n’est pas un sujet moral peut-elle « tromper » ?
Il faut peut-être chercher la réponse non dans une intention propre à la vie d’ici-bas, mais dans la manière dont nous la percevons, l’évaluons et nous y attachons.
La vie d’ici-bas devient trompeuse lorsque ce qu’elle nous présente — son attrait, ses biens, ses plaisirs et son immédiateté — nous conduit à lui attribuer une valeur supérieure à celle qui lui revient.
Un autre verset semble fournir une clé essentielle :
«« Mais vous donnez la préférence à la vie d’ici-bas, alors que l’au-delà est meilleur et plus durable. »
(Coran, 87:16-17)»
Le problème apparaît alors moins dans l’existence de la vie d’ici-bas que dans la préférence que nous pouvons lui accorder.
Nous pouvons privilégier l’immédiat au durable, le visible à l’invisible, le provisoire à l’ultime.
Pour mieux comprendre cette dynamique, faisons intervenir quatre regards exégétiques.
Les quatre regards exégétiques sur al-ḥayāt al-dunyā
1. Al-Ṭabarī : l’attrait de l’immédiat
Chez Muḥammad ibn Jarīr al-Ṭabarī (839-923), le commentaire attire notre attention sur ce que la vie d’ici-bas offre à l’être humain : ses biens, ses plaisirs et ses jouissances.
Cette dimension permet de comprendre une première difficulté de notre rapport au monde : ce qui est immédiatement accessible exerce sur nous une force particulière.
L’être humain voit ce qu’il possède aujourd’hui. Il éprouve ce qu’il peut obtenir aujourd’hui. Il ressent le plaisir présent.
L’au-delà, en revanche, relève d’une réalité qui n’est pas immédiatement accessible aux sens.
La proximité du présent peut ainsi donner à celui-ci une importance disproportionnée.
Le premier enseignement qui se dégage de ce regard est donc celui de l’attraction de l’immédiat.
Ce qui est devant nous peut finir par occuper tout notre champ de vision.
2. Fakhr al-Dīn al-Rāzī : préférer l’immédiat au différé
Avec Fakhr al-Dīn al-Rāzī (1149-1209), la réflexion devient encore plus explicite.
À propos de :
«« Mais vous donnez la préférence à la vie d’ici-bas »,»
Rāzī met en évidence le choix humain en faveur de ce qui est immédiatement présent, par rapport à ce qui est différé.
Il rapporte notamment l’explication selon laquelle les réalités de ce monde sont rendues présentes à l’être humain — ses plaisirs, ses jouissances, sa beauté — tandis que l’au-delà demeure caché.
La difficulté ne réside donc pas seulement dans l’existence du plaisir terrestre.
Elle réside dans la préférence que nous lui accordons en raison de sa proximité et de son immédiateté.
Le regard de Rāzī nous conduit ainsi vers une question décisive :
Pourquoi préférons-nous parfois ce qui est immédiatement accessible à ce qui est meilleur et plus durable ?
La tromperie peut commencer lorsque la proximité devient, dans notre jugement, synonyme d’importance.
3. Ibn Kathīr : le caractère périssable de la vie d’ici-bas
Avec Ismāʿīl ibn Kathīr (v. 1300-1373), un autre aspect apparaît avec force : le caractère périssable de la vie terrestre.
Dans son commentaire, l’au-delà est présenté comme meilleur et plus durable, tandis que la vie d’ici-bas est appelée à disparaître.
Ibn Kathīr souligne également, dans son commentaire de 31:33, que la vie d’ici-bas peut détourner l’être humain de la demeure dernière.
La question devient alors celle de la disproportion entre ce qui passe et ce qui demeure.
Comment une personne raisonnable pourrait-elle accorder sa préférence ultime à ce qui disparaît au détriment de ce qui demeure ?
Ce regard introduit ainsi dans notre méditation la notion de finitude.
Nous ne sommes pas seulement séduits par ce qui est présent.
Nous risquons aussi d’oublier que ce qui est présent passera.
La tromperie consiste alors à vivre dans le provisoire comme s’il était permanent.
4. Ibn ʿĀshūr : la juste hiérarchie des valeurs
Avec Muḥammad al-Ṭāhir Ibn ʿĀshūr (1879-1973), notre réflexion peut être prolongée vers la question de la hiérarchie des valeurs.
La vie d’ici-bas n’est pas nécessairement mauvaise parce qu’elle est terrestre.
Le problème se situe dans la manière dont l’être humain évalue les choses et leur attribue une place dans son existence.
Un bien terrestre peut être utile sans être ultime.
Une richesse peut être légitime sans devenir la mesure de la valeur d’une personne.
Une réussite peut être réelle sans constituer la finalité suprême de l’existence.
Ce regard nous ramène donc à la question fondamentale posée par le verset 87:16-17 :
Quelle valeur relative accordons-nous à ce qui est terrestre par rapport à ce qui est durable ?
La tromperie peut ainsi être comprise comme une erreur de hiérarchie.
Mise en dialogue des quatre regards
Les quatre regards ne disent pas exactement la même chose, et c’est précisément ce qui rend leur confrontation féconde.
Al-Ṭabarī nous fait percevoir l’attrait du présent.
Al-Rāzī nous montre la préférence accordée à l’immédiat au détriment du différé.
Ibn Kathīr nous rappelle le caractère périssable de ce que nous privilégions.
Ibn ʿĀshūr nous conduit vers la juste hiérarchie des valeurs.
Ces quatre éclairages peuvent alors être mis en relation :
l’immédiat attire → l’immédiat devient préférable → le périssable est privilégié → la hiérarchie des valeurs s’inverse.
La tromperie n’est donc pas nécessairement brutale.
Elle peut être progressive.
Elle peut commencer par un attrait légitime.
Puis cet attrait peut devenir attachement.
L’attachement peut devenir préférence.
La préférence peut devenir priorité.
Et la priorité peut finir par devenir une finalité.
C’est alors que ce qui devait être un moyen devient une fin.
Ma note de méditation
Ce qui me frappe dans les deux avertissements coraniques est que le Coran ne dit pas simplement :
« La vie d’ici-bas est trompeuse. »
Il dit :
« Que la vie d’ici-bas ne vous trompe donc pas. »
Cette formulation me conduit à réfléchir à notre propre responsabilité dans cette tromperie.
La vie d’ici-bas est ce qu’elle est.
Elle comporte du beau et du difficile, de la facilité et de l’épreuve, de la richesse et du manque, des rencontres et des séparations.
Elle n’est pas mauvaise du seul fait qu’elle est terrestre.
Elle est surtout provisoire.
Et c’est précisément cette condition qui doit déterminer la manière dont nous la regardons.
Je peux donc profiter d’un bien sans croire qu’il est éternel.
Je peux rechercher une réussite sans en faire la mesure ultime de mon existence.
Je peux aimer ceux qui m’entourent sans oublier que notre présence les uns aux autres est fragile et limitée.
Je peux travailler pour améliorer ma condition sans transformer cette amélioration en finalité absolue.
Je peux apprécier le présent sans lui sacrifier l’avenir.
La question n’est donc peut-être pas :
« Faut-il aimer ou ne pas aimer la vie d’ici-bas ? »
La question serait plutôt :
« Quelle place dois-je lui donner ? »
Quatre dimensions de notre rapport à la vie d’ici-bas
À partir de la mise en dialogue des quatre exégèses, quatre dimensions de notre propre rapport à al-ḥayāt al-dunyā apparaissent.
1. L’immédiateté
Ce qui est présent, visible et accessible peut prendre dans notre conscience une importance disproportionnée.
Nous voyons ce que nous pouvons obtenir maintenant.
Nous voyons moins facilement ce qui demande patience.
Nous pouvons alors confondre l’immédiat avec l’essentiel.
2. La possession
Les biens peuvent progressivement devenir plus que des moyens.
Ils peuvent devenir des signes de réussite, de sécurité ou de valeur personnelle.
Le danger n’est donc pas nécessairement de posséder, mais de permettre à la possession de déterminer notre hiérarchie des valeurs.
Nous passons alors de :
« J’ai des biens »
à :
« Mes biens disent qui je suis. »
3. La rivalité et l’accumulation
La possession peut ensuite entrer dans une logique de comparaison.
Il ne suffit plus d’avoir ; il faut avoir davantage.
Il ne suffit plus de réussir ; il faut paraître plus réussi.
La question :
« De quoi ai-je réellement besoin ? »
peut être remplacée par :
« Pourquoi l’autre possède-t-il davantage que moi ? »
L’accumulation cesse alors d’être un moyen et devient une fin.
4. L’inversion des finalités
La dernière étape est la plus profonde.
Nous pouvons savoir que la vie est provisoire et pourtant organiser notre existence comme si elle était définitive.
Nous pouvons savoir que les biens passent et pourtant leur consacrer une énergie disproportionnée.
Nous pouvons savoir que l’au-delà est meilleur et plus durable et pourtant lui préférer, dans notre vie concrète, ce qui est immédiat.
C’est alors que s’opère l’inversion des finalités :
le moyen devient la fin ;
le présent devient l’horizon ;
le provisoire devient prioritaire ;
le durable devient secondaire.
Vivre dans le monde sans en faire notre ultime horizon
Cette réflexion ne m’amène donc pas à conclure qu’il faudrait fuir la vie d’ici-bas.
Le Coran ne nous demande pas nécessairement de rejeter le monde.
Il nous demande de ne pas nous laisser tromper par lui.
Il ne s’agit pas de refuser ses biens, mais de leur restituer leur juste place.
Il ne s’agit pas de rejeter ses joies, mais de ne pas leur attribuer une valeur absolue.
Il ne s’agit pas de renoncer au présent, mais de ne pas sacrifier le durable à l’immédiat.
La vie d’ici-bas peut être le lieu de la responsabilité, de l’action, de la connaissance, de la solidarité, de l’épreuve, de la gratitude et de l’adoration.
Elle peut donc être vécue pleinement sans devenir notre finalité ultime.
Peut-être faut-il apprendre à :
habiter le monde sans en faire notre demeure ultime ;
recevoir ses biens sans leur appartenir ;
goûter à ses joies sans oublier leur caractère provisoire ;
agir dans le présent tout en gardant le regard orienté vers ce qui est meilleur et plus durable.
Une vigilance sur nos propres priorités
Cette méditation m’invite finalement à un examen personnel.
Qu’est-ce qui occupe réellement la première place dans mes préoccupations ?
Ce que je dis être important ?
Ou ce à quoi je consacre effectivement mon temps, mon énergie, mes pensées et mes désirs ?
Il peut exister un écart entre nos convictions déclarées et nos priorités réelles.
Nous pouvons dire que l’au-delà est plus important et pourtant organiser toute notre existence autour de l’immédiat.
Nous pouvons savoir que les biens sont provisoires et pourtant leur consacrer une énergie disproportionnée.
Nous pouvons savoir que la mort est certaine et pourtant vivre comme si elle ne concernait que les autres.
La tromperie de la vie d’ici-bas pourrait donc être aussi une perte progressive de la juste proportion.
Elle ne nous fait pas nécessairement oublier totalement l’au-delà.
Elle peut simplement réussir à lui faire perdre, dans notre vie concrète, la place qui devrait être la sienne.
Ce que je retiens
Les deux versets de 31:33 et 35:5 prennent alors une résonance particulière.
Le Coran ne nous demande pas de sortir de la vie d’ici-bas.
Il nous demande de ne pas nous laisser tromper par elle.
La vie d’ici-bas n’est pas nécessairement notre ennemie.
Elle devient trompeuse lorsque nous lui demandons d’être ce qu’elle n’est pas :
éternelle, absolue et ultime.
La véritable vigilance spirituelle consiste peut-être alors à rectifier continuellement notre regard et notre hiérarchie des valeurs.
Ne pas confondre :
l’immédiat avec l’essentiel ;
la possession avec la valeur ;
l’accumulation avec la réussite ;
le provisoire avec le durable.
Peut-être que la question à garder avec soi aujourd’hui n’est finalement pas :
«« Comment échapper aux séductions de la vie d’ici-bas ? »»
mais plutôt :
«« Comment vivre pleinement dans ce monde sans lui permettre de devenir mon ultime horizon ? »»
La vie d’ici-bas ne nous demande pas de lui appartenir.
Elle nous rappelle, au contraire, que nous sommes de passage en elle.
Et peut-être est-ce précisément cette conscience du passage qui nous permet d’y vivre avec justesse : en recevoir les biens sans les absolutiser, en goûter les joies sans les idolâtrer, en affronter les épreuves sans désespérer, et en agir dans le présent sans perdre de vue ce qui demeure.



