Sénégal : de la rupture au bal poussière (Par Abdoulaye Dieng)

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Il faut revenir au commencement pour mesurer ce qui se passe aujourd’hui au Sénégal. Un parti est arrivé au pouvoir au terme d’une lutte particulièrement douloureuse : des dizaines de morts, des milliers d’arrestations et de détentions, des blessés, des familles meurtries et surtout une jeunesse qui ne réclamait plus une simple alternance, mais une véritable rupture avec un système. Cette espérance s’est incarnée dans un duo, Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye. Le premier, empêché de se présenter, désigne son secrétaire général pour porter le projet. Quelques jours après leur sortie de prison, Diomaye devient président de la République. Une situation presque unique qui ravive un immense espoir, au Sénégal comme ailleurs en Afrique.

La débandade fut alors presque totale du côté de l’ancien pouvoir. Certains quittèrent le pays, beaucoup se firent soudainement discrets. Le peuple, lui, recommençait à espérer. Les premiers mois furent intéressants : on sentait revenir une certaine autorité, une volonté de mettre de l’ordre et surtout cette philosophie du Jub, Jubal, Jubanti qui devait consacrer une nouvelle manière de gouverner. Face à la découverte d’une situation des finances publiques beaucoup plus grave qu’annoncé, le gouvernement choisit d’abord de ne pas faire supporter l’addition aux populations. Les prix de plusieurs denrées de première nécessité furent diminués puis, plus tard, ceux du carburant. Une politique de redressement fondée prioritairement sur nos propres ressources fut parallèlement engagée. On pouvait discuter les méthodes et les résultats, mais la ligne était claire : souveraineté, redressement et protection du pouvoir d’achat.

Mais nous avions peut-être sous-estimé une chose : un système ne disparaît pas parce qu’un régime tombe. Et par système, je n’entends pas seulement l’ancien pouvoir ou ses responsables. Je parle de ce mode de gouvernance construit au fil des décennies, fait de réseaux d’intérêts, de clientélisme, de proximité avec le pouvoir, d’opportunisme politique et économique, mais aussi de pratiques profondément installées jusque dans l’administration. Les hommes peuvent partir, le système peut leur survivre.

C’est là, à mon sens, que commence le basculement. Le duo se fissure, puis la rupture devient politique. Ousmane Sonko reprend pleinement la direction de Pastef et de sa majorité, tandis que Bassirou Diomaye Faye crée son propre parti et cherche désormais à construire une assise politique qui lui soit propre. La question dépasse alors les deux hommes, car c’est la stabilité du pays qui est en jeu. Le dialogue entre l’exécutif et une Assemblée nationale dominée par Pastef semble profondément dégradé. Lorsque les procédures deviennent des instruments du rapport de force entre anciens alliés, c’est le fonctionnement même de nos institutions qui risque de s’en trouver fragilisé.

Et voilà que le vieux monde reprend vie. Le bal poussière peut alors recommencer : les calculs reprennent, les fidélités se déplacent, les ambitions se réveillent et ceux qui s’étaient prudemment mis à l’abri après l’alternance sortent progressivement de leurs refuges. Chacun cherche son camp, son intérêt et sa place dans la nouvelle configuration.

Cela touche aussi une partie de notre patronat. L’État promet d’en faire le moteur de la création de richesse et d’apurer une dette intérieure considérable alors que ses marges financières sont extrêmement contraintes. Les créances légitimes doivent évidemment être payées, mais après ce que nous avons découvert de nos finances publiques, cette dette doit être rigoureusement auditée. Dans le même temps, on voit réapparaître cette vieille tentation de rechercher la proximité avec le pouvoir, souvent au détriment de l’indépendance dont le secteur privé a pourtant besoin pour défendre durablement ses intérêts. À quand un patronat fort, uni et indépendant, capable de construire avec l’État une économie nationale saine ? Car défendre l’intérêt commun, c’est aussi assurer sa propre survie.

Tout cela intervient au pire moment. Le Sénégal affronte une dette considérable et s’engage dans un redressement économique qui nécessitera des arbitrages difficiles. Le mot même de « redressement » n’est pas anodin. Notre pays a déjà connu les politiques d’ajustement structurel et leurs sacrifices, dont les conséquences économiques et sociales ont durablement marqué les esprits. Cette mémoire devrait nous rappeler que derrière les équilibres budgétaires, il y a le pouvoir d’achat, les emplois, les entreprises, les familles et parfois toute une génération qui en supporte les conséquences.

C’est précisément ici que nos rapports avec le FMI rejoignent la question politique. L’accord conclu au niveau des services porte sur un programme de 36 mois d’environ 2,2 milliards de dollars et reste soumis à l’approbation du Conseil d’administration. Il prévoit notamment une mobilisation accrue des ressources intérieures, une rationalisation des dépenses, le rétablissement de la viabilité de la dette et une croissance davantage tirée par le secteur privé, tout en annonçant un renforcement des filets sociaux. Mais un tel programme ne se réalise pas seulement avec des milliards, des ratios et des tableaux Excel. Il doit être compris et accepté par ceux qui devront en supporter les efforts.

Or la configuration politique qui avait porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir n’existe plus. Il ne s’agit pas de contester sa légitimité constitutionnelle : il a été élu en 2024. Mais cette victoire fut construite dans des circonstances exceptionnelles, portée par Pastef, par Ousmane Sonko et par cette formule qui résumait alors l’unité du projet : Diomaye mooy Sonko. Aujourd’hui, la légitimité institutionnelle est au Palais, tandis que la force politique qui avait porté la rupture reste organisée autour de Pastef et de son président. En créant son propre parti, Diomaye doit désormais construire et faire mesurer démocratiquement sa propre assise populaire.

Demander de nouveaux sacrifices à une population qui garde la mémoire des ajustements passés exige de la confiance et la conviction que les efforts seront nécessaires, justes et équitablement répartis. Cette réalité intéresse aussi les investisseurs. Ils ne regardent pas seulement la dette, les déficits ou les perspectives de croissance ; ils observent la stabilité institutionnelle, la prévisibilité des décisions publiques, le climat social et la capacité d’un pouvoir à conduire durablement ses réformes. Aucun bailleur ne peut nous prêter la stabilité politique et aucun FMI ne peut donner à un président la confiance de son peuple.

C’est pourquoi le débat autour des prochaines élections locales prend une importance particulière. Les échéances électorales ne peuvent devenir une variable de convenance politique. Le ministre de l’Intérieur a déclaré que le président de la République était encore dans les délais prévus par le Code électoral pour fixer la date des élections territoriales de 2027. Cela n’enlève rien à l’exigence de clarté. Dans le contexte actuel, il appartient au pouvoir de lever toute ambiguïté et de fixer un calendrier qui ne laisse place à aucun soupçon de calcul. Car les échéances électorales n’appartiennent ni au président de la République, ni au gouvernement, ni à un parti : elles appartiennent à la République.

Voilà finalement ce qui inquiète. Nous sommes partis d’un immense espoir populaire, payé au prix fort, pour nous retrouver avec une économie sous pression, une dette qui nous rattrape, un sommet de l’État fracturé et de vieux réflexes politiques et économiques qui réapparaissent. Pris séparément, chacun de ces phénomènes peut trouver une explication. Mis bout à bout, ils dessinent une situation politique et économique que nous aurions tort de banaliser.

Les morts, les blessés, les prisonniers et tous ceux qui ont consenti des sacrifices n’ont pas fait tout cela pour que la rupture promise finisse en lutte pour le pouvoir. Elle devait changer notre manière de gouverner, notre rapport à l’État, à la justice, à l’argent public et à la responsabilité. Heureusement, il reste une constante : le peuple sénégalais. Celui qui a résisté, sanctionné et imposé l’alternance est toujours là. Il regarde, il écoute et il jugera. Les pouvoirs passent, les systèmes finissent par vaciller, mais le peuple reste. Et le dernier mot lui revient.

Abdoulaye Dieng
Entrepreneur

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