L’exode des enseignants sénégalais vers la Guinée : symptôme d’un malaise profond de l’enseignement supérieur

0
IMG_1619

L’exode des enseignants sénégalais vers la Guinée : symptôme d’un malaise profond de l’enseignement supérieur Le recrutement massif, en qualité, en quantité et dans plusieurs domaines, d’enseignants des universités sénégalaises par les universités guinéennes est paradoxal, à contre-courant de l’histoire, et révèle des causes profondes. Il nous interpelle sur les véritables problèmes de notre enseignement supérieur.

Il faut rappeler que, depuis les indépendances, les meilleurs cadres de ce pays ont été formés dans nos universités, et ce dans plusieurs domaines. Il suffit de voir les curricula des cadres les plus en vue : ce sont très souvent des ressortissants d’autres pays qui venaient s’inscrire facilement dans nos universités publiques.

C’est en cela que ce mouvement des enseignants sénégalais vers la Guinée est paradoxal et à contre-courant de l’histoire. Ce sont désormais nos enseignants qui se dirigent vers les universités publiques et privées de la République sœur de Guinée. En effet, beaucoup de nos collègues sénégalais prêtent aussi leurs services aux universités privées guinéennes, et ce dans tous les domaines.

Les causes sont multiples et profondes. Elles tournent autour de la perte d’attractivité de notre système d’enseignement supérieur pour les enseignants, et de la frustration chronique des enseignants titulaires ainsi que des innombrables stagiaires de carrière.

Nos universités publiques ont, pour l’essentiel, perdu leur attractivité. Les enseignants ont le sentiment de ne pas contribuer, comme ils l’auraient souhaité, au développement global de notre société. Les programmes qu’ils y enseignent manquent souvent de pertinence et ne sont pas suffisamment adossés aux réalités de nos sociétés.

En médecine, le paludisme a été pendant longtemps la première cause de mortalité évitable, alors que les médecins n’avaient pas reçu une formation suffisante sur cette pathologie : pendant sept années d’études, ils n’avaient pas plus de dix heures d’enseignement consacrées à cette maladie. Le concours d’internat, voie royale de la carrière hospitalo-universitaire, repose sur un programme majoritairement français.

Certaines réformes ont été apportées au programme et à la territorialisation, mais elles doivent être renforcées et poursuivies afin de mettre en place un internat véritablement sénégalais, tant par la pertinence du programme que par le mode de recrutement.

L’application précipitée et mal comprise de la réforme LMD a également beaucoup contribué à la frustration de nombreux enseignants, qui désertent les amphithéâtres des universités publiques au profit des universités privées, des universités du Nord, et désormais de plus en plus de celles du Sud, comme c’est le cas avec la Guinée.

La réforme LMD a été conçue au Canada lorsque l’évolution du système a généré des problèmes nécessitant une réponse structurelle. Sa base repose sur une pédagogie du petit groupe. Elle implique un suivi individualisé permettant de détecter les forces et les faiblesses de chaque apprenant. Les remédiations individuelles réduisent ainsi les risques d’échec.

La massification démesurée de nos universités rend impossible une mise en œuvre efficiente de la réforme LMD. On retrouve, dans certaines facultés de droit et de lettres, plus de 2 000 étudiants en première année.

La soutenance d’un mémoire ou d’une thèse de doctorat est subordonnée à l’encadrement par un enseignant de rang A (maître de conférences agrégé ou professeur titulaire), conformément aux critères du CAMES. Il est évident que l’ensemble des enseignants de rang A de toutes les universités sénégalaises est largement insuffisant pour encadrer les milliers de doctorants générés par une réforme LMD bancale.

Pour contourner ce problème, et sous une très forte pression syndicale, le « génie sénégalais » a inventé la dangereuse et illégale réforme des grades. Son esprit consiste à attribuer à certains enseignants des titres leur permettant, sur le plan administratif, d’encadrer des thèses et mémoires sans en avoir la capacité scientifique. Les conséquences financières ont été dramatiques pour les universités.

Un jeune assistant fraîchement recruté peut ainsi être payé comme un agrégé, car la réforme des grades lui confère le titre de maître de conférences assimilé, lequel lui donne droit à un salaire d’agrégé.

Il faut reconnaître que l’on a changé le découpage de l’année universitaire et les dénominations des diplômes, tout en continuant à enseigner les mêmes programmes avec les mêmes méthodes. Cela explique également l’insoluble problème de chevauchement des années universitaires.

Cette situation est aussi à l’origine du fardeau difficilement supportable par les finances publiques que représentent les bourses, devenues de véritables salaires.

En définitive, tous les enseignants ont le sentiment d’être dans le déni, tant le système a cessé d’être ce pour quoi il est censé exister au service du pays.

À côté de ces causes liées au système, loin d’être exhaustives, les conditions de vie et d’épanouissement social des enseignants les poussent à chercher ailleurs de meilleures opportunités pour financer leur vie sociale, là où les rémunérations sont plus attractives.

Il est vrai que le pays a consenti d’énormes efforts pour améliorer les salaires des enseignants titulaires. En revanche, les stagiaires de carrière sont sous-payés et perçoivent leurs dus de manière très irrégulière.

Les accompagnements sociaux, tels que l’accès à des logements dignes de leurs grades et statuts, les soins médicaux, ou l’aide à l’accession à la propriété bâtie, nécessitent encore des efforts importants.

La formation continue, pourtant fondamentale pour un chercheur, devrait être renforcée et mieux organisée. Les voyages d’études ont englouti beaucoup d’argent ; il est temps d’en évaluer l’impact réel sur la qualité et les résultats de nos recherches, afin d’y apporter les remédiations appropriées.

Tous ces éléments expliquent pourquoi l’université sénégalaise a presque rompu le contrat qui la lie à la société sénégalaise : former les ressources humaines capables de porter les projets de développement du pays.

Les perspectives minières et leurs effets induits ont fait naître en Guinée des besoins en ressources humaines que son système actuel d’enseignement supérieur ne peut encore produire. C’est pourquoi ce pays finance un programme de recrutement d’enseignants, venus de divers horizons — pas seulement du Sénégal — afin de contribuer à la formation de sa future élite sur place. Cette démarche me paraît louable.

Au lieu de la fustiger, le Sénégal devrait s’en inspirer pour réformer en profondeur son propre système afin de le rendre apte à répondre aux questions fondamentales suivantes :

• le type de cadres à former, capables de contribuer efficacement à l’effort global de développement du pays ;

• le type de recherche à entreprendre, celle qui adresse les questions pertinentes de notre développement. Il ne doit pas s’agir d’une recherche visant uniquement la promotion universitaire des chercheurs, ni la satisfaction de leur seule curiosité intellectuelle, mais d’une recherche apportant des solutions concrètes aux problèmes de notre pays et au bien de l’humanité.

À titre d’exemple : l’éradication du paludisme, longtemps première cause de mortalité évitable ; le développement d’une agriculture performante et la maîtrise de l’eau ; la construction rapide de logements à moindre coût.

L’obstacle financier à une recherche de qualité doit être relativisé. Ce ne sont ni l’instrumentation ni la discipline qui font la bonne recherche, mais la démarche intellectuelle fondée sur les faits. Henri Poincaré l’exprime clairement :

« On fait la science avec des faits comme on construit une maison avec des pierres ; mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison. »

Ce sont l’agencement des faits et la qualité du chercheur qui font la bonne recherche. Les bons projets de recherche trouvent toujours leur financement, car leurs retombées dépassent à terme les investissements consentis.

Il convient également de définir :

• ce qu’il faut enseigner : des programmes pertinents, fondés sur nos besoins réels dans tous les domaines ;

• le type d’enseignant : des enseignants bien formés, promus selon des critères validés par les sections compétentes du CAMES, instance supranationale. Une loi sénégalaise ne devrait donc pas pouvoir réformer des grades relevant exclusivement du CAMES, conformément au principe de la hiérarchie des normes, si cher à mes collègues enseignants de droit. Ces enseignants doivent être régulièrement évalués sur la base de la qualité de leur enseignement et des résultats de leur recherche, leur promotion échappant ainsi aux syndicats comme aux États ;

• les méthodes d’enseignement : il faut évaluer, réformer ou supprimer — comme l’a fait le Maroc — la réforme LMD, et inventer des méthodes adaptées à la démographie de nos universités.

L’exode de nos enseignants vers la Guinée est une révélation supplémentaire de l’échec de l’enseignement supérieur sénégalais.

De notre capacité à répondre adéquatement à ces questions dépendront l’attractivité de nos universités pour les enseignants, la fin de leur frustration chronique, et, in fine, le développement possible de notre pays.

Dr Mame Thierno DIENG

Général de Brigade (2S)

Professeur titulaire des universités

Faculté de Médecine

Université Cheikh Anta Diop de Dakar

L’exode des enseignants sénégalais vers la Guinée : symptôme d’un malaise profond de l’enseignement supérieur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *