La revanche de la géographie ou l’Afrique face au réveil brutal de l’Histoire – Par Thierno LO

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Après avoir plaidé pour un manifeste de paix mondiale et pour le retour de l’humain au centre de nos préoccupations, il faut désormais avoir le courage de nommer les choses. Ce qui se joue sous nos yeux n’est ni un désordre improvisé, ni une succession de provocations portées par des dirigeants fantasques. Ce que beaucoup prennent pour des farceurs ne sont, en réalité, que des pions visibles d’une pensée stratégique profonde, froide, ancienne et méthodiquement élaborée.

Robert D. Kaplan l’a écrit sans détour dans La revanche de la géographie : l’Histoire n’a jamais disparu, elle s’est simplement faite plus silencieuse avant de revenir avec brutalité. La géographie, les frontières, les ressources, les zones d’influence, les couloirs maritimes, les profondeurs continentales et les équilibres démographiques déterminent à nouveau la marche du monde. Tous les conflits à venir y sont déjà inscrits.

Henry Kissinger, que l’on peut critiquer mais qu’on ne peut ignorer, partageait cette lecture : les États ne se meuvent pas par morale mais par intérêts, et les grandes puissances pensent en siècles quand les peuples réagissent à l’instant. La société américaine, qu’on le veuille ou non, dispose de cercles de pensée, de stratèges, d’universités, de fondations et de laboratoires d’idées qui réfléchissent en permanence à la préservation du leadership américain. Rien n’y est laissé au hasard.

Reconstituer des empires.
Redessiner des frontières.
Sécuriser les ressources.
Élargir les zones d’influence.

Parce que l’Amérique est militairement prête, économiquement assise et financièrement incontournable. Et ceux qui la dirigent ne s’encombrent ni de sentimentalité ni d’états d’âme. Leur boussole est claire : America First. Défendre leurs intérêts, ceux de leurs groupes, ceux de leurs alliés stratégiques — coûte que coûte.

Dans cette logique, tout ce qui entrave le projet doit être neutralisé. C’est ainsi que les Nations Unies ont été progressivement vidées de leur substance, réduites à une coquille administrative, payant du personnel sans capacité réelle d’imposer le droit, la paix ou la justice. À quoi servent-elles encore, sinon à endormir les consciences et à donner l’illusion d’un ordre mondial régulé ? Pourquoi les secrétaires généraux ne démissionnent-ils pas face à cette impuissance organisée ? Pourquoi continuer à cotiser à une organisation qui ne protège plus personne ?

Il nous faut revenir sérieusement à Kaplan, comprendre cette revanche de la géographie pour saisir ce qui anime les esprits américains de l’ombre — ceux qui fixent la trajectoire du monde, imposent les règles et écrivent l’Histoire pendant que d’autres la subissent.

Je ne suis ni naïf ni moins intelligent que ceux-là. Je refuse d’être de ceux qui s’indignent tardivement, qui brisent leurs plumes quand il est déjà trop tard, à qui l’on dira : vous n’aviez aucune emprise sur la perspective historique. Vous n’écriviez pas l’Histoire, vous la commentiez. Vous l’enseigniez comme une domination déjà accomplie.

L’Afrique ne peut plus se permettre ce rôle périphérique.

L’Afrique doit s’organiser, se rassembler, convoquer des conférences continentales, fédérer ses intelligences, conscientiser sa jeunesse. Car c’est son avenir qui est en jeu. Il faut dire clairement : personne ne sera jamais à l’aise pour nous dominer, redessiner nos cartes et se partager nos richesses, même muni de bombes atomiques.

Il n’y aura jamais de seconde colonisation.
Il n’y aura jamais de seconde traite.

Car lorsqu’un peuple est dominé économiquement, il devient servile, dépendant, silencieux. Et c’est précisément cela que nous devons refuser. Aimé Césaire nous l’avait pourtant rappelé : « Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »

Ce combat ne se joue plus à New York, ni dans les couloirs feutrés des organisations internationales. Il se joue ici, chez nous. En Afrique.

C’est pourquoi je réclame, encore et encore, un réarmement moral et intellectuel. Il doit commencer chez nous :
– chez les politiques,
– les universitaires,
– les étudiants,
– la jeunesse consciente,
– les penseurs,
– la société civile,
– la presse,
– les sachants.

Ce qui se joue dépasse nos États. C’est existentiel. Ce sont des perspectives d’avenir. Je parle pour vos fils, pour vos petits-fils, et pour les miens.

J’écris avec rage. Et ni cette plume ni ce clavier ne peuvent traduire la plénitude des sentiments qui me traversent face à l’indifférence manifeste, persistante et coupable de nos élites. Pourquoi ce mutisme ? Pourquoi ce silence assourdissant ?

Et comme le demandait Lénine : Que faire ?

Ne plus regarder l’Histoire comme un spectacle.
Ne plus croire que nous sommes « au théâtre ce soir ».
Ne plus attendre que d’autres décident pour nous.

Il est temps. Il faut agir. Maintenant.

Thierno LO

Ancien ministre de la République du Sénégal

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