LE DÉCRET, L’ARME SILENCIEUSE DU POUVOIR… ET LE BRUIT DES TRANSFORMATIONS POLITIQUES

Dans une récente publication, je posais une question : que révèle l’usage du décret dans un pays comme le Sénégal ?
Le décret est une arme silencieuse du pouvoir. Il organise, nomme, affecte, ouvre ou ferme des portes. Il régit des comportements et peut, par sa seule existence, modifier les attitudes. C’est peut-être pour cela que mes compatriotes ont peu débattu de cette question.
Mais depuis le départ de Ousmane Sonko de la Primature, un autre phénomène me frappe : le vacarme qui s’est installé autour de lui.
Pendant deux années de Primature, certains étaient devenus étonnamment silencieux sur la politique. Beaucoup avaient choisi d’autres sujets. Aujourd’hui, les langues se délient, les plumes se réveillent et certains semblent découvrir Ousmane Sonko, alors qu’il a gouverné pendant deux ans, avec ses convictions, sa communication et ses positions connues de tous.
Pourquoi ce réveil maintenant ?
Je ne conteste à personne sa liberté de rejoindre Pastef, de soutenir le Président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, ou de changer d’engagement politique. La liberté d’association et la liberté politique sont des droits fondamentaux.
Mais une liberté peut être légale tout en suscitant une interrogation éthique et politique.
C’est là que le décret rejoint la question de la transhumance : lorsque l’accès aux positions de pouvoir devient le principal moteur des comportements politiques, l’intérêt individuel risque de prendre le dessus sur l’intérêt collectif.
Je peux en parler librement parce que mon parcours est connu. J’ai milité à la CDP-Garab Gi. Nous avons ensuite fusionné avec le PDS pour constituer un seul parti. Depuis, je n’ai milité dans aucun autre parti. Avec des amis, j’ai ensuite créé l’APD, Alliance pour la Paix et le Développement.
Je ne prétends donc pas détenir une quelconque supériorité morale. Je constate simplement une réalité politique qui mérite débat.
Le Président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont été élus pour cinq ans. Une majorité leur a été donnée à l’Assemblée nationale. Ils doivent donc gouverner jusqu’en 2029 et être évalués par le peuple sur leurs résultats.
Je comprends dès lors difficilement que certains de ceux qui les critiquaient avec la plus grande virulence il y a quelques mois les rejoignent aujourd’hui, sans véritable changement de cap, sans nouvelle orientation programmatique et sans attendre l’évaluation de leur action.
La politique sénégalaise a pourtant connu ces retournements.
Des amitiés se sont brisées. Des compagnons se sont séparés. Des exils et des emprisonnements ont marqué notre histoire. Mais notre pays a aussi connu des réconciliations et des dépassements.
Mamadou Dia avait cette belle formule à l’égard de Senghor : « Je pardonne, mais je n’oublie pas. » Cette capacité à prendre de la hauteur a aussi existé chez d’autres acteurs de notre histoire politique.
C’est précisément cette hauteur que je souhaite voir aujourd’hui.
J’avais proposé au binôme Diomaye-Sonko une idée qui aurait pu constituer une véritable innovation démocratique au Sénégal : organiser, au sein de leur propre formation politique, des primaires pour désigner leur candidat à l’élection présidentielle de 2029.
Ils ne m’ont pas entendu.
Je le regrette, car cela aurait permis de transformer une éventuelle compétition interne en exercice démocratique plutôt qu’en affrontement de personnes.
Aujourd’hui, si la plaie n’est pas trop profonde et s’il n’existe pas de dossiers qui rendent toute réconciliation impossible, pourquoi ne pas prendre de la hauteur ?
Faire la paix. Cesser les invectives. Écarter les menaces. Respecter la liberté de chaque entité politique de présenter un candidat en 2029. Et laisser le peuple sénégalais, qui est mature, décider.
Il ne devrait y avoir ni candidat désigné par avance, ni opposition interdite d’ambition, ni majorité éternelle.
Le pouvoir appartient au peuple.
Au binôme Diomaye-Sonko, je veux simplement rappeler leur responsabilité historique : ne pas laisser les sirènes des laudateurs et de ceux qui divisent pour exister transformer une alternance politique en nouvelle fracture nationale.
Je ne fais ici ni procès, ni procès d’intention. Je fais une analyse froide d’un contexte et je formule des propositions.
Ma liberté d’expression, je continuerai à l’exercer.
Même si ceux qui ne peuvent l’accepter venaient vers moi avec des queues de quarante mètres et des phares à la place des yeux, ils ne m’empêcheraient pas de penser et de parler librement.
Les pressions des opinions, des clans et des groupes ne doivent jamais museler la conscience républicaine.
Thierno Lo
Ancien Ministre
Un Républicain Libre
