Les mesures individuelles en Conseil des ministres et le destin collectif des mandats, des postes et la République

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Par Adama Aly PAM

La bataille autour des mandats et l’engouement suscité par les mesures individuelles en Conseil des ministres en disent long sur notre rapport au pouvoir. Derrière chaque nomination, reconduction ou révocation, les commentaires se multiplient, les débats s’enflamment et les spéculations prospèrent. Pourtant, l’attention se porte rarement sur le contenu des politiques publiques, les réformes annoncées ou les décisions susceptibles de transformer durablement la vie des citoyens. Ce qui fascine, c’est le nom de celui qui est promu, de celui qui est écarté ou de celui qui espère accéder à une fonction convoitée. Comme si, dans notre imaginaire collectif, l’État se résumait avant tout à la distribution de postes, d’influence et d’avantages.
Nous prétendons construire une République moderne, fondée sur des institutions fortes, des règles impersonnelles et la primauté de l’intérêt général. Mais, dans les faits, nous continuons souvent à fonctionner selon les réflexes d’une longue culture de personnalisation du pouvoir, de patronage politique et de centralité de l’État, qui ont traversé les différentes périodes de notre histoire, notamment celle des partis uniques, lorsque la carte du parti pesait parfois davantage que la carte nationale d’identité. La proximité avec le pouvoir demeure ainsi une ressource décisive. Elle protège de l’arbitraire, ouvre des portes, facilite les carrières et donne accès à des opportunités qui, parfois, s’obtiennent en marge des règles et des procédures. Un de nos anciens président avait d’ailleurs affirmé qu’il pouvait nommer son chauffeur ambassadeur.
Chaque nomination est alors célébrée comme une consécration personnelle. On remercie Dieu, ses parents, son marabout, son réseau. On parle de la personne davantage que de la mission. Les responsabilités attachées à la fonction passent au second plan derrière le prestige qu’elle procure. Le poste devient une fin en soi plutôt qu’un moyen d’agir au service de la collectivité. La lutte des places remplace ainsi celle des classes. On a même vu, par le passé, des universitaires et des cadres de haut niveau patienter pendant des heures dans les salons d’hommes dont le principal mérite était d’être proches des sommets de l’État. La transhumance, naguère associée à la migration des troupeaux à la recherche de pâturages plus verts, a trouvé au Sénégal une nouvelle acception : elle désigne désormais le passage d’un parti politique à un autre, et plus particulièrement le déménagement politique vers le parti au pouvoir. Hier, on changeait de pâturage ; aujourd’hui, on change de parti. Des maoïstes se convertissent en libéraux et des libéraux en communistes. Le vocabulaire pastoral n’a finalement pas tellement changé : seuls les pâturages ont changé de nature.
La transhumance politique traduit ainsi une conception du pouvoir où l’adhésion semble parfois moins dictée par les convictions, les programmes ou les valeurs que par la proximité avec les ressources que l’on cannibalise.
Dans une véritable culture républicaine, une nomination devrait pourtant être considérée comme un outil au service d’un projet politique, administratif ou économique. Elle devrait susciter une seule interrogation : la personne choisie possède-t-elle les compétences, l’expérience et la vision nécessaires pour accomplir sa mission ? Or le débat s’arrête souvent bien avant cette question essentielle. Les appartenances, les réseaux, les équilibres familiaux ou politiques et les fidélités personnelles occupent davantage de place que l’évaluation des capacités ou des résultats attendus.
Le plus préoccupant est que cette logique dépasse largement le champ politique. Une partie des élites intellectuelles, administratives et économiques semble avoir intégré l’idée que la proximité avec le pouvoir constitue la voie la plus sûre vers la reconnaissance sociale et, parfois, vers l’enrichissement. Dans certains milieux, elle est devenue un véritable capital symbolique. Elle confère du prestige, facilite les carrières et donne accès à des ressources auxquelles le mérite seul ne permet pas toujours d’accéder.
Peu à peu, le débat public se déplace du terrain des idées vers celui des personnes. On discute moins des politiques éducatives, agricoles, industrielles ou culturelles que de l’identité de ceux qui en assurent la conduite. Les programmes s’effacent derrière les parcours individuels. Les orientations stratégiques passent après les jeux d’influence qu’elles révèlent.
Cette obsession des positions produit un effet pervers majeur : elle réduit la politique à une compétition pour l’accès aux ressources publiques. Le mandat cesse alors d’être une responsabilité temporaire exercée au nom de la nation pour devenir un acquis personnel qu’il faut préserver à tout prix. La fonction n’est plus perçue comme un service mais comme un patrimoine. Celui qui l’occupe agit parfois davantage comme un propriétaire que comme un dépositaire provisoire de l’autorité publique.
Il n’est donc pas surprenant que les luttes autour des nominations prennent parfois une ampleur disproportionnée. Elles révèlent moins l’importance réelle des fonctions concernées que la valeur sociale qui leur est attribuée. Dans un système où le prestige reste étroitement lié à la position occupée, perdre un poste peut être vécu comme un déclassement. À l’inverse, accéder à certaines responsabilités devient un moyen d’acquérir visibilité, influence et parfois même une forme d’immunité sociale.
À force de considérer l’État comme un gâteau à partager entre réseaux, familles, amis et clans, on finit par transformer la République en marché des prébendes. Chaque alternance devient l’occasion d’une redistribution des places plus que d’une réflexion sur les résultats. Le renouvellement des responsables est perçu comme un changement de bénéficiaires plutôt que comme une opportunité d’améliorer l’action publique.
Le coût d’une telle culture est considérable. Elle décourage les compétences dépourvues de relations influentes. Elle nourrit le cynisme des citoyens, convaincus que le travail, l’effort et l’excellence comptent moins que les connexions. Elle fragilise les institutions en les rendant dépendantes des individus plutôt qu’en les inscrivant dans une continuité républicaine. Elle entretient enfin l’idée dangereuse selon laquelle la réussite passe davantage par la conquête d’une fonction, la courtisanerie, que par la création de richesse, l’innovation ou le service rendu à la collectivité.
Le problème n’est donc pas celui d’un gouvernement, d’un parti ou d’une génération. Il est plus profond. Il relève d’une culture politique qui a traversé les régimes, survécu aux alternances et imprégné les comportements. Une culture qui valorise davantage la proximité que la performance, l’allégeance que la compétence et le statut que la contribution au bien commun.
La combattre exige un effort collectif. Les responsables politiques ont naturellement un rôle décisif à jouer en renforçant la transparence, l’évaluation et la reddition de comptes. Mais les citoyens, les médias, les intellectuels et les acteurs économiques portent également une part de responsabilité. Tant que nous nous intéresserons davantage aux titulaires des fonctions qu’aux résultats obtenus, nous continuerons à alimenter la logique même que nous dénonçons.
Une République n’est pas une tontine. Un mandat n’est pas une propriété. Une nomination n’est pas une récompense. Et l’État n’est pas un butin.
Ces principes paraissent évidents. Pourtant, leur mise en pratique suppose une véritable révolution culturelle. Le jour où la compétence comptera davantage que la proximité, où les résultats importeront plus que les titres, où l’action publique suscitera plus d’intérêt que la liste des nominations, nous aurons peut-être commencé à sortir de la République des privilèges. Ce jour-là, les citoyens regarderont moins qui occupe les fauteuils du pouvoir et davantage ce qui est accompli au nom de la nation. Ce sera sans doute le signe le plus sûr de l’entrée dans une République pleinement mature.

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