Hommage à Amady Aly Dieng : l’intellectuel sénégalais qui a fait de la lecture un acte de résistance

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Écrire sur Amady Aly Dieng, figure incontournable de la pensée critique au Sénégal, est une tâche à la fois nécessaire et redoutable. Né économiste, mais inclassable par son érudition transdisciplinaire, il laisse derrière lui un héritage intellectuel profondément ancré dans la rigueur, le débat, et l’exigence de vérité. Philosophie, économie, sociologie, histoire, politique : aucun domaine des sciences humaines ne lui était étranger.

Une pensée critique sans concessions

Avec Amady Dieng, chaque conversation devenait un exercice de remise en question. À la manière d’un Socrate africain, il forçait ses interlocuteurs à douter, à questionner non seulement leurs idées, mais les fondements mêmes de leurs convictions. En cela, il incarnait une véritable fonction critique dans l’espace intellectuel sénégalais.

Il rejetait toute complaisance : « Supporter tout sauf la flatterie intellectuelle », telle pourrait être sa devise. À ses proches, il exigeait une lecture « féroce » de ses textes. Une démarche intellectuelle qui rejoint celle du philosophe Louis Althusser, qu’il admirait : lire un texte, c’est interroger ses silences, ses angles morts, son architecture invisible.

« Cet ouvrage mérite d’être lu et discuté »

C’est à travers ses nombreuses chroniques, ses lectures rigoureuses et ses critiques implacables que Amady Aly Dieng a initié des générations de Sénégalais à la pensée critique. Il concluait souvent ses textes par la formule : « Cet ouvrage mérite d’être lu et discuté ». Et dans ce « discuté », il y avait tout : l’invitation au dialogue, au désaccord, à la confrontation fertile des idées.

Loin d’un dogmatisme stérile, Amady Dieng lisait Marx, Hegel ou Cheikh Anta Diop non pour les sanctuariser, mais pour les interroger. Il refusait de figer une œuvre en doctrine. Pour lui, la science est un savoir toujours en révision, comme le rappelait Gaston Bachelard.

Un legs vivant : sa bibliothèque donnée à l’UCAD

Son dernier acte de générosité intellectuelle fut le don de sa bibliothèque personnelle à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD). Plus de 1000 ouvrages rares, souvent introuvables, témoignent de la richesse d’un parcours nourri de lectures exigeantes. Ce geste, plus qu’un legs, était un passage de témoin, une manière d’inscrire la lecture dans une tradition critique et partagée.

Lire comme un acte politique

Pour Amady Dieng, lire n’était pas un simple plaisir intellectuel. C’était un acte politique, un engagement contre la pensée paresseuse, contre l’oubli et le mimétisme intellectuel. Il enseignait qu’aucun discours ne pouvait être mis à l’abri de la critique, même les plus sacrés, même les plus militants. Il distinguait avec rigueur l’attitude militante de l’attitude scientifique, les deux ayant leur légitimité, mais dans leurs sphères respectives.

Une leçon ultime : penser, encore et toujours

À l’heure où certains confondent hommage et adoration, Dieng nous rappellerait sans doute cette phrase de Nietzsche : « Gardez-vous d’être tués par une statue ! » Loin de vouloir figer la pensée, il nous invitait à la faire vivre, à l’ouvrir sans cesse à la discussion, à la critique, à l’invention.

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