LETTRE PUBLIQUE À UN ÉMISSAIRE – Par Elie Charles Moreau
Babacar,
Malgré ton humilité presque viscérale et la discrétion qui t’est comme marque de fabrique, tu peux me rejoindre en cette intime conviction et même la consolider : la divine grâce t’a atteint au point de faire de toi un homme de savoirs doublé d’un sage, tout à la fois. Et, ainsi, nous nous retrouvons, toi et moi, en la certitude, inaliénable, qu’il est des rendez-vous non souhaités, comme il en est qu’on attend et pour rien au monde ne manquerait d’honorer. Le rendez-vous que tu donnes ce matin, par la Grâce d’Allah, en et alentours la Mosquée du Point E, est de ceux-là. Pareil en cela à certaines gens, je m’y suis rendu par devoir. D’autres en curieux de regroupements qui sortent de l’ordinaire. Et d’autres et encore beaucoup d’autres pour des raisons que toutes les personnes présentes, chacune et chacun d’eux, justifieraient. À force de romantisme, d’affections bien ressenties et de fraternités vécues. Diversement. Et selon la nature du commerce établie, tacite, entre toi et eux : toutes et tous. Le rendez-vous de ce matin est, donc, et inévitablement, de ceux-là. J’ai, tantôt, parlé de monde. Ce n’est ni innocent ni fortuit. Comme de levée de drapeau, Babacar, pour ta levée corps, il y’a eu un monde fou : constitué de femmes et d’hommes venus de toutes les régions, de tous les départements et de tous les « pôles consignés » de la nation. Autant de compatriotes brassés à des hôtes étrangers, tout à fait outillés, pour, eux-aussi, se prendre, tout juste, comme « des sénégalais ayant autrement tournés mais sénégalais ». Et, mieux, se réclamer de ce qui serait Ta famille de cœur et d’esprit. Synthétiquement, Babacar, de ce que j’ai vu, en et alentours la Mosquée du Point E, tout témoin pourrait affirmer qu’il est question d’un univers, irrecensable, fait de tous les corps constitués de la République, de la Nation et « d’hôtes étrangers parmi nous ». C’est dire et avouer que ton éclipse, très loin d’être une perte, a été et doit demeurer une sublime occasion de réconcilier l’Homme d’avec lui-même, d’avec autrui. Et, sûrement, d’avec Dieu qui, par la mort, non seulement, nous rappelle Sa Toute-puissante et, du même coup, invite au discernement ceux-là, tous, qui savent décrypter les symboles et les signes, qu’au fond, redirait Mon père, « la mort n’est que la vie ailleurs et autrement » continuée. Tout est dit ? Te concernant, on en est, pas même encore, au draft de l’objet et du sujet que tu es devenu : par les actes que tu as posés et qui sont autant de traces et marques d’utilité (s) publique (s), autant de réalités positives ajoutées à toutes les humanités . Je me l’imiterais aux institutions scolaires que tu as ouvertes et rendues pérennes et qui vont te survivre. Et, ce, jusqu’au matin dernier des espaces et des temps. Je n’égrénerais non plus, les vocations de lycées, de collèges et d’écoles nés de tes initiatives : Monsieur Moustapha Guirassy et Monsieur Amadou Diaw ainsi que Monsieur Madické Diop pourraient mieux que moi en parler.
Babacar, ta trajectoire de vie est de celles qu’on voudrait infinie, tellement tu as bellement remplie Ta feuille de route mentale. Il n’est pas donné à n’importe qui pouvoir d’être généreux et de l’être en tous plans et points de vue et, plus encore, en toutes les saisons de la vie. C’est cela qui m’a poussé, te concernant, à parler de « grâce divine ». Mais, aussi, à réemployer l’expression pour dire qu’il est, pour moi et pour combien de milliers, voire des millions personnes – de tous horizons – toutes raisons d’avoir assurance que cette « divine grâce » nous a atteints. En plein cœur. Merveilleusement. Comme une bouffée d’air frais, pour certains. Comme un baume de jouvence et d’existence stabilisée, pour d’autres. Et pour tout le monde, comme un art et une manière d’allier et de rendre fonctionnels les verbes aimer et adorer, tout à la fois ! C’est, là, transition pour mettre au goût du jour des réalités et des mieux partagées au Sénégal et même en certaines latitudes du Continent : Babacar, tu ne t’appartiens plus et as même cessé de l’être depuis le 20è siècle déjà. Et, depuis lors, parce que tu n’es plus sous exclusivité de famille génétique et de parentèle de sang, tu appartiens à toutes celles et à ceux-là, tous, qui t’ont, sans requérir ton avis mais à raison, intégré en leur famille de cœur et d’esprit. Sans risque d’être accusé d’exagération, encore moins de faire dans l’excès, je clame, haut et fort, ton statut de citoyen du monde. Et en ses loges premières ! Je n’exagère pas, ni non plus ne tombe en excès, si je proclame que, désormais, et de manière somptueuse, tu entres dans l’Histoire de l’Education au Sénégal ! Ne serait-ce d’avoir – par Sup de Co – et seulement par elle, rendu un peu des choses sans mesure que l’Ecole t’a offertes ! Babacar, Tu ne peux pas, tu n’as jamais pu, tu ne pourras jamais imaginer, le nombre de personnes qui te sentent vivre et/ou te font et feront vivre au cœur de leur cœur. Moi, non plus, je ne saurais. Par contre, je puis dire, avec insistance, et dans tous les salons et espaces familiaux de toutes les chaumières du territoire, que tu es entré en Intemporalité ! Eh, oui ! En Immortalité, Mon Grand ! C’est dire que ton omniabsence, physique, va être une indéniable omniprésence. Somptuaire et éternelle. En chacune. Et en chacun de nous, Babacar ! C’est encore dire que, t’en retournant à Allah, ce ne sont pas seulement Abdoul Aziz et Yasmine qui perdent leur père. Ce n’est pas que Nafi Mouhamed qui voit son compagnon, son complice et son confident, tous réunis en un Grand Monsieur, son époux, lui manquer pour de bon. Ce n’est pas Seynabou qui perd son frère et plus qu’ami et confident. Ce ne sont pas que Cheikh Abdoukhadre Dieylani et Oumar et Victor qui perdent leur frère et mentor. C’est la ville de Saint-Louis-du Sénégal, en sa diversité la plus ample, qui voit les quitter – physiquement et seulement physiquement – qui un frère, qui un fils, qui un oncle, qui un neveu, qui un voisin, qui un cousin, qui un condisciple, qui un Président. Et tout ce beau monde, en compassion, s’assemblant au perpétuel et plaisant devoir de perpétuer la mémoire du Doomou Ndar Authentique que tu es été. Et avec quelle fierté ! Et d’un bout à l’autre de ta trajectoire de vie ! Babacar, je me suis imposé la merveilleuse corvée de t’adresser, publiquement, cette lettre. Par réflexe de parenté et de fraternelle affection : Tu as été de tous mes combats d’intellectuel. Et c’était bien avant l’entame de ce millénaire entrain d’accomplissement. Mais, ce qui m’a empli et conquis c’est l’affection et l’attention, quasi-tyranniques, que tu as portées à ma modeste et vilaine petite personne. Et tes mots remontent en ma mémoire et résonnent en ma cervelle : « Petit-frère, il y’a une chose que je ne te pardonnerais jamais : que tu ne m’informes ni ne me mêles de tes initiatives et activités ! (…..)». Ces mots ont suffit pour que s’éveillent, en moi, tous les réflexes de reconnaissance. Et à raison ! Si les beaux gestes sont gardés en secret, les bonnes actions mises au rancard, que valent la générosité et, somme toute, le statut d’humain ? C’est toi, sans le savoir, encore moins le soupçonner, qui a consolidé les missions d’utilité et de générosité retenues de « l’École de Failly Adam Charles Moreau » et que tellement « d’écoles de la vie », depuis six décennies, au moins, n’ont fait que confirmer et que conforter. Babacar, m’adressant à toi, ce ne sont pas des fleurs que je jette à l’avancée d’un véhicule mortuaire. Oh que non ! Déjà qu’on me reproche d’être « avare en compliments ». Tu conviendras, donc, qu’à de certains âges, on ne puisse se changer. Ce que, de toi, je dis, je le soutiens et le tiendrais en tous temps et lieux. Ma lettre, ouverte et mise au grand jour, en est une once de preuve, Babacar ! Je retiens, de toi, un homme ordonné et soucieux d’élégance : par la parole partagée et par la vesture. En toi, toujours et presque à toutes les fois, j’ai vu un intellectuel de fortes et raisonnées convictions doublé d’un homme de fidélité inébranlable. Tu es du lot des hommes de puissance qui jamais n’acceptèrent de troquer, à plus fortes raisons, de vendre leur âme pour quelque maroquin ou situation de rentes assimilée; alors que cela était, presque de mode sinon une norme, tacite, du côté de chez beaucoup d’autorités dans les républiques du Sénégal. Quand beaucoup faisaient dans la bonne conscience et trouvaient des raisons à des calculs et compromissions, qui sautaient aux yeux même de profanes aux choses dans la Cité, tu as choisi de seulement devoir contribuer à créer des têtes et bien faites et pleines de savoirs positifs : parce que d’utilité pour la Nation et pour la République, et pour l’Homme et pour l’Humanité ! « Il nous faut être les mauvaises consciences de notre temps », recommandait Saint-John Perse. « Être une conscience : voilà le fait ! », disait Victor Hugo. Toi, Babacar, tu as fait mieux : De presque partout, dans le Continent (africain), tu as su susciter et créer des meneurs d’hommes et qui sont autant de potentiels et parfaits grands administrateurs de monde, sinon de fiables stabilisateurs de finances et balances commerciales. Ou les deux, tout à la fois ! Toute humaine existence étant faite de choix, tu as préféré l’ombre à la lumière, le silence des ascètes et soufis aux tentations de pouvoir et puissance. Tu as vécu comme il se devait et comme on l’espérait et l’attendait de toi : en homonyme et discipline de Seydi Ababacar (de) Mame Maodo Malick Sy ! Tu as vécu dans les piliers d’appartenance à la Umma de Seyyidina Mouhammad Rassoul’Allah ! Tu as, du mieux que tu as pu, contribué à honorer les cultes consignés dans les Haddiths ! Dans la discrétion que les gestes de solidarité humaine requièrent, tu as soutenu et la veuve et l’orphelin, assouvi la soif des gueux et apaisé la faim de tellement de mortels en « nécessités insurmontables » ! Après toutes ces choses-là, et seulement ces choses-là, que dire en sus ? Sinon que tu t’en vas, Babacar ! Tu t’en retournes à Allah : Heureux et en Paix ! Heureux et en Paix d’avec toi-même ! Heureux et en Paix d’avec autrui ! Heureux et en Paix d’avec tou le monde ! Heureux et en Paix d’avec Allah ! Et, alors, que tous les préalables de retour sont accomplis – les prières de salut, les rituels culturels hérités de nos aïeux, la tombe bien faite – une unique chose m’emplit et c’est une prière : Yâ Allah ! Que Tes Grâces atteignent Ababacar Sedikhe Sy et l’installent, en éternelle résidence, au Paradis ! En ses sphères des plus sublimes ! À la proximité étroite de son père et de sa mère ! Des walis et soufis qui lui furent modèles et miroirs ! De Aboul Abasse Ibn Mouhammad’Al Mouktar At’Tijani ! Et de Seyyidina Mouhamad, naturellement ! Yâ Allah ! Il est des mortels et des morts de tous ordres et natures, rangez Ababacar Sedikhe Sy du lot des mortels qu’on honore : parce que la pitié ne peut être ni son présent ni son avenir ! Et aucunement sa Patrie ! Oh Dieu, si « Qu’as-tu fait de ton frère ? » est encore et toujours des questions absolues dont dépend toute entrée ou non au Paradis, faites que Clémence et Miséricorde, plus que des vocables soit le Pont pour recevoir et agréer, Ababacar Sedikhe Sy, du lot des Suprêmes Élus en Ton Royaume !
Elie Charles Moreau
