La troisième alternance : au-delà des partis, quelle recomposition politique pour le Sénégal ?
Les contributions d’Abdou Fall et de Babacar Gaye sur la recomposition politique actuelle ont le mérite de poser une question essentielle : que devient l’opposition sénégalaise après la rupture entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ?
Je partage avec Abdou Fall la nécessité pour l’opposition de se réinventer et, avec Babacar Gaye, l’idée que l’APR ne peut prétendre jouer un rôle majeur dans la prochaine alternance sans renouveler ses hommes, ses méthodes et son offre politique. Une opposition nostalgique du pouvoir perdu ou enfermée dans les anciennes coalitions serait condamnée à subir les événements plutôt qu’à les maîtriser.
Mais je voudrais déplacer le débat. Je ne suis pas certain que nous puissions encore analyser le Sénégal uniquement à travers les partis politiques.
Que pèsent réellement aujourd’hui les partis dans le choix des Sénégalais ? Notre histoire récente montre que les alternances se construisent davantage autour de personnalités, de coalitions et de regroupements que d’appareils idéologiques solidement structurés.
C’est pourquoi je serais prudent devant l’hypothèse d’une nouvelle bipolarisation entre Pastef et KIIRAAY.
KIIRAAY peut devenir un pôle important autour du président Diomaye Faye. Il peut attirer des responsables venus d’horizons différents, notamment ceux qui considèrent que leur avenir politique se trouve davantage dans la proximité du pouvoir que dans une opposition en reconstruction. Mais cette dynamique comporte aussi un risque : celui de reproduire les mêmes pratiques de transhumance et de regroupements de circonstance que notre vie politique connaît depuis longtemps.
La transhumance peut renforcer momentanément une majorité. Elle ne crée pas nécessairement une organisation politique durable. Elle transporte avec elle les ambitions, les rivalités, les légitimités anciennes et les frustrations nouvelles. Nous savons comment les batailles d’investitures peuvent ensuite transformer les rassemblements en foyers de tensions.
L’expérience des collectivités locales doit également nous rendre prudents. Beaucoup de maires ont été désignés ou élus dans le cadre de coalitions qui ne correspondaient pas toujours à une implantation personnelle forte. Or une victoire nationale ne garantit pas une légitimité territoriale durable.
Un parti peut être créé rapidement ; une implantation politique, elle, demande du temps.
C’est pourquoi je ne crois pas que le prochain paysage politique puisse être résumé à un duel Pastef-KIIRAAY, pas plus qu’il ne peut être réduit à un retour de l’APR face à Pastef.
L’APR conserve certes des atouts considérables : expérience de l’État, implantation nationale, cadres, réseaux territoriaux et capital politique de Macky Sall. Sur ce point, l’analyse de Babacar Gaye mérite d’être retenue. Mais l’APR devra faire davantage que défendre son bilan. Elle devra produire une nouvelle génération et une nouvelle offre politique.
Et il serait tout aussi imprudent d’oublier les autres acteurs susceptibles de peser dans cette recomposition, notamment Karim Wade, Idrissa Seck et Macky Sall lui-même.
La situation de Macky Sall mérite d’ailleurs une attention particulière. S’il accédait au poste de Secrétaire général des Nations unies, son rôle politique national se poserait différemment. S’il n’y accédait pas, deux options resteraient ouvertes : revenir dans le jeu national ou choisir d’accompagner une nouvelle génération. Dans les deux cas, son choix pèsera sur l’APR et sur l’ensemble de l’opposition.
Plus fondamentalement, nous devons nous demander si nous sommes réellement entrés dans une nouvelle ère des partis. J’en doute.
Nous sommes plutôt entrés dans une ère de coalitions, de personnalités et de recompositions permanentes.
Le véritable enjeu est donc ailleurs : comment faire émerger des forces politiques capables de réunir l’expérience de l’État, le renouvellement générationnel, la compétence et une vision stratégique pour le Sénégal ?
Car le contexte international a profondément changé. Le Sahel se transforme, les rapports entre la CEDEAO et les pays de l’AES évoluent, les grandes puissances se livrent une compétition accrue en Afrique et les ressources naturelles placent notre continent au cœur de nouvelles rivalités géopolitiques.
Dans ce monde nouveau, la prochaine alternance ne pourra pas être seulement une alternance de personnes. Elle devra être une alternance de vision.
C’est pourquoi l’opposition doit se réinventer, mais elle doit surtout se préparer à gouverner. Une opposition qui attend simplement l’échec du pouvoir ne constitue pas une alternative.
Elle doit travailler dès maintenant sur un projet national : économie productive, industrialisation, agriculture, emploi des jeunes, transformation de nos ressources, énergie, sécurité, diplomatie, réforme des institutions et repositionnement du Sénégal dans son environnement africain et mondial.
Au fond, la question n’est donc pas seulement de savoir qui profitera de la recomposition actuelle.
La vraie question est : quelle nouvelle architecture politique permettra demain au Sénégal d’avoir une majorité capable de gouverner, une opposition capable de contrôler et des forces politiques capables de proposer ?
C’est là que se jouera la prochaine alternance.
Et peut-être que la véritable troisième alternance ne sera pas simplement le remplacement d’un pouvoir par un autre. Elle pourrait être l’occasion de passer enfin de l’alternance des hommes à l’alternance des idées, des méthodes et des résultats.
Thierno Lo
Ancien ministre
Un Républicain Libre
