« La troisième alternance, ou l’impératif de réinventer l’opposition »

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Par Abdou Fall
Ancien ministre d’état

Le Sénégal est en train de vivre un moment singulier de son histoire politique. La rupture désormais consommée entre le président Bassirou Diomaye Faye et celui qui fut son principal compagnon de lutte ne constitue pas seulement une crise interne de la majorité présidentielle. Elle marque la fin du cycle politique ouvert par l’émergence de Pastef et inaugure une nouvelle étape de notre démocratie.
Cette évolution dépasse largement les deux protagonistes. Elle modifie en profondeur les équilibres du système politique et ouvre une phase de recomposition dont les conséquences se feront sentir sur le long terme.

Durant près d’une décennie, comme cela est souvent le cas dans notre histoire politique, la vie publique s’est organisée autour d’une bipolarisation opposant le régime de Macky Sall au projet de rupture porté par Pastef.
Cette confrontation a structuré les débats, les alliances, les comportements électoraux et les imaginaires politiques. Ce cycle appartient désormais au passé.
La scène politique sénégalaise entre aujourd’hui dans une nouvelle configuration. La compétition ne se joue plus entre l’ancien pouvoir et l’opposition d’hier, mais entre deux forces issues d’une même histoire, porteuses d’un héritage politique commun et désormais engagées dans une compétition pour le leadership d’un même espace politique et électoral.

Cette recomposition marque, au fond, l’alternance de la troisième alternance.
Après l’alternance de 2000, qui mit fin à quatre décennies de domination socialiste, puis celle de 2012, qui porta l’Alliance pour la République au pouvoir, l’alternance de 2024 ouvre un nouveau chapitre dont la première conséquence est de transformer, cette fois-ci, les rapports de force au sein même du camp victorieux.
Les deux nouvelles composantes de cette majorité sont désormais engagées dans un même défi , celui de construire leur identité propre, consolider leurs organisations, fidéliser leurs militants et convaincre les Sénégalais qu’elles incarnent, chacune à sa manière, l’avenir du projet politique qui avait suscité tant d’espérance.
Cette entreprise mobilisera l’essentiel de leurs ressources et de leur énergie dans les mois et les années à venir.

C’est pourquoi le véritable défi concerne désormais l’opposition.
Dans toutes les démocraties, lorsqu’un bloc majoritaire se fragilise, une fenêtre stratégique s’ouvre pour les forces d’opposition. Encore faut-il qu’elles sachent transformer cette opportunité en perspective de victoire, car une majorité qui se divise ne produit jamais automatiquement une opposition qui gagne.
Entre les deux, il existe une condition essentielle , la capacité à se renouveler, à convaincre et à proposer un projet crédible.
La recomposition actuelle interpelle donc directement l’ensemble de l’opposition sénégalaise.

Dans cette réflexion, l’Alliance pour la République occupe naturellement une place particulière. Par son implantation nationale, son expérience de l’exercice du pouvoir, sa représentation parlementaire, son ancrage territorial, son capital militant et le rayonnement international de son leader, le président Macky Sall, elle demeure la principale force autour de laquelle peut se structurer une alternative crédible.
Mais l’histoire enseigne une leçon constante. Les partis ne reviennent durablement au pouvoir qu’à la condition de se transformer.
Les expériences étrangères montrent que les formations politiques qui réussissent leur retour sont celles qui savent se livrer à une évaluation politique sans complaisance de leur parcours, renouveler leurs dirigeants, moderniser leur organisation, démocratiser leur fonctionnement, ouvrir leurs instances, produire de nouvelles idées et tirer lucidement les enseignements de leur propre exercice du pouvoir.

Cette exigence vaut pleinement pour l’Alliance pour la République, grand parti au parcours singulier. Elle a connu l’opposition, exercé le pouvoir pendant plus d’une décennie, organisé une primaire dans ses rangs et une succession présidentielle dans un contexte inédit, avant de retrouver les bancs de l’opposition tout en conservant une forte représentation parlementaire et territoriale.
Peu de partis sénégalais disposent d’une expérience politique aussi riche et aussi complète.
Mais cette expérience ne constituera un atout que si elle devient une école d’apprentissage plutôt qu’un refuge dans la nostalgie.
Le défi est désormais celui de la relève, de l’ouverture, de la rénovation des pratiques de gouvernance interne, de la promotion d’une nouvelle génération de responsables et de l’élaboration d’une offre politique capable de répondre aux attentes d’une société plus jeune, plus instruite, plus connectée et plus exigeante en matière de résultats.

Le rôle du président Macky Sall, à titre personnel, sera déterminant dans ce projet de rénovation et de modernisation du parti dont il fut le fondateur et la figure tutélaire. Et ce rôle restera déterminant, quelle que soit l’issue de sa campagne pour les fonctions de secrétaire général de l’Organisation des Nations unies.
Tout aussi important sera celui de ses « compagnons bâtisseurs », des cadres de la technostructure ainsi que de la jeune garde des intellectuels, des militants et des militantes du parti.
En ces moments historiques de mutations profondes et accélérées du monde et des sociétés humaines, le temps des appareils fermés, des ambitions exclusivement personnelles et des calculs tactiques atteint progressivement ses limites.

Les citoyens attendent désormais des organisations politiques et de leurs dirigeants qu’ils incarnent des méthodes nouvelles, une culture de responsabilité et une véritable capacité d’innovation.
Les prochaines échéances électorales permettront de mesurer la capacité de chacun à s’adapter à cette nouvelle réalité. Les élections locales, d’éventuelles consultations législatives anticipées et, surtout, l’élection présidentielle de 2029 constitueront les principales étapes de cette recomposition.

Plusieurs scénarios demeurent possibles : l’installation d’un nouveau bipartisme entre les deux forces issues de Pastef ; la reconstruction d’une opposition rassemblée autour d’un projet collectif alternatif ; ou encore une fragmentation durable du paysage politique imposant des coalitions de plus en plus fréquentes et précaires.
Aucun de ces scénarios n’est écrit d’avance.
Une certitude, en revanche, s’impose . Les Sénégalais attendent désormais moins des promesses que des résultats. Ils jugeront les responsables politiques sur leur capacité à améliorer concrètement leurs conditions de vie, à renforcer les institutions, à restaurer la confiance publique et à garantir une gouvernance efficace, sobre, transparente et exemplaire.

Dans les rangs de l’Alliance pour la République comme dans l’ensemble de l’opposition, le moment n’est plus aux initiatives dispersées ni aux échappées solitaires.
Il est venu le temps de bâtir de larges rassemblements autour d’une plateforme de renouveau politique fondée sur des idées, des compétences, une gouvernance renouvelée et un projet national capable de répondre aux aspirations profondes du pays.

La troisième alternance oblige désormais l’opposition à se réinventer. Ceux qui comprendront le plus tôt cette mutation disposeront d’un avantage décisif dans la préparation de la prochaine alternance.
Au fond, la véritable question n’est plus de savoir qui profitera de la recomposition actuelle. Elle est de savoir qui saura transformer cette recomposition en une espérance crédible pour les Sénégalaises et les Sénégalais.
C’est sur ce terrain , celui des idées, de la crédibilité, du rassemblement et de la capacité à redresser durablement l’économie, à consolider l’État de droit et à renforcer la démocratie que se jouera la reconquête du pouvoir. Plus qu’une alternance de circonstances, le Sénégal a désormais besoin d’une alternative de responsabilité.

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