La troisième alternance : l’APR à la croisée des chemins, et l’opposition face à son destin

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La contribution du ministre d’Etat Abdou Fall publiée sur une page de SENEWEB le 30 juillet 2026, ressemble plus à une réflexion de science politique qu’à une simple prise de position partisane. Au fond, son idée principale, c’est que la crise entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’est pas juste un accident de parcours. Pour lui, c’est le point de départ d’un tout nouveau cycle pour nos institutions et nos partis. C’est une lecture intéressante, c’est sûr, mais elle mérite d’être nuancée et soulève des questions qu’il n’aborde pas intégralement.

La force de son analyse, c’est d’abord de dire que la victoire de 2024 ne marque pas la fin de la recomposition politique, mais qu’elle la déplace ailleurs. Sur ce point, il rejoint une position intuitive que j’avais déjà développée : les alternances amènent rarement une stabilité durable. Au contraire, elles ouvrent presque toujours une nouvelle phase où les forces politiques se réajustent. Le vrai enjeu n’est plus seulement d’exercer le pouvoir, c’est de redéfinir l’offre politique elle-même.

Cela dit, l’analyse d’Abdou Fall reste très concentrée sur l’APR comme pivot naturel de l’opposition. Honnêtement, c’est une hypothèse à laquelle je souscris, mais qui doit être discutée sous l’angle d’une double problématique : d’une part, le vieillissement des partis traditionnels comme le PS et le PDS, et de l’autre l’émergence d’une nouvelle garde composée de jeunes loups qui bousculent la hiérarchie.

L’histoire politique du Sénégal nous montre que les grandes crises partisanes ne consolident pas forcément les formations existantes ; elles provoquent plutôt une circulation des élites. Quand on voit des gens changer de camp, la transhumance, ce n’est pas seulement une question d’idéologie, loin de là. C’est aussi et souvent une voie de contournement et une stratégie pour accéder au pouvoir, donc aux ressources, ainsi que pour sauver une carrière politique évanescente.

C’est là qu’intervient une nouvelle variable que son texte ne prend pas suffisamment en compte : l’émergence de KIIRAAY qui devient de fait le réceptacle naturel des “Patriotes” modérés et des “Républicains” habitués à l’exercice du pouvoir.

Si cette nouvelle formation présidentielle s’organise rapidement autour du Président Diomaye Faye, elle pourrait devenir un pôle d’attraction très puissant pour une partie des cadres de l’APR qui rivalisent d’ardeur dans la création de mouvements sans oser démissionner purement et simplement de leur parti qui leur a tout donné. Beaucoup d’entre eux pourraient se dire qu’un ralliement à KIIRAAY offre de meilleures perspectives que de rester dans une opposition en plein chantier.

Du coup, l’idée d’une simple bipolarisation entre Pastef et l’APR/BBY devient moins probable.

Aujourd’hui, trois scénarios semblent plus crédibles.

Le premier, c’est un duel direct entre Pastef et KIIRAAY, qui se disputent l’héritage politique de l’alternance de 2024, ce qui risque de reléguer petit à petit l’APR et ses alliés d’antan au second plan.

Le deuxième scénario serait celui d’une hémorragie progressive de l’APR. On verrait des responsables partir au compte-gouttes, attirés par le nouveau pouvoir en place. C’est un phénomène classique dans les démocraties africaines, et ça fragiliserait encore plus l’opposition traditionnelle.

Le troisième scénario – sans doute le plus intéressant – verrait naître une véritable troisième voie.

Attention, cette troisième voie ne pourrait pas venir d’un simple changement d’étiquette. Elle demanderait une refondation profonde de l’opposition, avec une nouvelle génération de responsables, une doctrine plus claire, une gouvernance interne rénovée et une offre politique qui dépasse le simple affrontement entre les héritiers de Pastef. C’est le résultat qui transparaît dans l’analyse de la contribution de l’éminent politiste.

C’est probablement là que se situe le vrai chantier politique aujourd’hui.

L’APR, de son côté, fait face à une double urgence.

D’abord, une urgence organisationnelle : il faut préserver l’unité, empêcher la fuite des cadres, renouveler les instances et préparer la relève. Ce qui n’est pas une mince affaire si l’on tient compte de son leadership éclaté et l’absence d’une histoire commune en dehors de la gestion du pouvoir après 2012.

Ensuite, une urgence doctrinale et programmation : le parti de Macky Sall doit s’affranchir de la tutelle de son leader historique et redéfinir son identité. Le parti ne peut plus vivre exclusivement sur le bilan des douze années de Macky Sall. Ce bilan, c’est un héritage, certes, mais ça ne peut pas servir de projet pour la décennie qui vient, même s’il peut constituer un socle à partir duquel, une nouvelle offre politique doit s’élaborer.

À ce sujet, la candidature internationale du Président Macky Sall ajoute une dimension particulière et dramatique. Ça renforce son prestige, c’est indéniable, mais ça pose aussi la question de l’autonomie stratégique de l’APR. Un parti ne peut pas préparer durablement la reconquête du pouvoir sans organiser la montée en puissance d’une nouvelle génération capable d’incarner le projet. Il en existe des prémices, mais ce n’est pas suffisant.

Plus largement, c’est toute l’opposition qui est désormais confrontée à un choix historique.

Soit elle reste prisonnière de ses vieux appareils, des ambitions personnelles et des logiques de coalitions électorales de circonstance.

Soit elle entreprend un vrai travail de refondation intellectuelle, programmatique et organisationnelle. C’est tout l’intérêt de l’analyse de Abdou Fall.

Ce chantier dépasse largement le cadre de l’APR. Il concerne toutes les forces démocratiques qui veulent offrir aux Sénégalais une alternative crédible.

Au final, la vraie question n’est peut-être pas de savoir comment l’opposition doit se réinventer, comme l’écrit cela transparaît dans la contribution, mais plutôt de déterminer quelle opposition va émerger de cette recomposition.

Sera-t-elle une opposition de témoignage, affaiblie par les départs vers KIIRAAY ?

Sera-t-elle une opposition nostalgique, vivant dans le souvenir des alternances passées ?

Ou saura-t-elle transformer cette période de transition en une occasion historique de bâtir une nouvelle offre politique ? Une offre qui concilierait l’expérience de l’État, le renouvellement des générations par la prise en compte des forces émergentes, la compétence, l’innovation et une vision stratégique pour le Sénégal à l’horizon 2035 ?

C’est sur cette interrogation que se jouera probablement la prochaine grande alternance. Car si la recomposition de la majorité est déjà lancée, celle de l’opposition est encore timide. Et elle sera sans doute plus profonde, plus décisive et plus déterminante encore pour l’avenir du système politique sénégalais.

En conclusion, le retour de Pastef dans une opposition – contre Bassirou Diomaye Faye, la percée spectaculaire de KIIRAAY qui s’annonce meurtrière pour Sonko et l’Apr et l’opposition traditionnelle, constituent le puzzle qui structure pour longtemps encore l’avenir politique du Sénégal, surtout dans l’hypothèse où Macky Sall réussit le défi de présider aux destinées de l’ONU ; ce qui est une autre paire de manche.

Babacar Gaye
Analyste politique et ancien Ministre d’État

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