SOUVENONS-NOUS DE BABACAR SINE MAIS SOUVENONS-NOUS AUSSI DE LA RESPONSABILITÉ DES INTELLECTUELS

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Il y a des disparitions qui invitent au recueillement.
Et il y a des parcours qui invitent aussi à la réflexion.

Babacar Sine fut incontestablement un intellectuel brillant, un homme de plume et de verbe, un théoricien et un acteur important de la vie politique sénégalaise. Il a dirigé le CESTI, participé aux débats idéologiques de son époque et exercé une influence réelle dans les milieux politiques et intellectuels.

Mais précisément parce qu’il fut un homme d’influence, son parcours mérite d’être regardé dans toute sa complexité.

Je garde, pour ma part, le souvenir d’un homme dont la plume et le verbe pouvaient devenir des armes redoutables dans le débat politique.

À l’époque de la domination du Parti socialiste, beaucoup d’intellectuels avaient choisi de mettre leur intelligence, leur talent et leur capacité d’influence au service du pouvoir. Certains l’ont fait par conviction. D’autres par proximité avec le système. D’autres encore ont fini par se confondre avec lui.

Je me souviens notamment d’un épisode qui m’avait profondément marqué au CESTI.

Mon ami feu Mbaye Sarr, responsable de la régie, avait contesté une commande de matériel. Babacar Sine, alors directeur du Centre, prit une décision à son encontre avec une formule administrative dont la froideur et l’ironie sont restées dans ma mémoire : « Mbaye Sarr affecté dans les couloirs. »

Mbaye Sarr fut ainsi écarté de son poste, alors même qu’il avait contribué à former de nombreux journalistes.

Mais la vie réserve parfois de surprenants retournements. Il fut ensuite recruté pour s’occuper de l’informatique à la Sococim.

Cette histoire m’a toujours rappelé une chose : le pouvoir administratif est éphémère, mais la dignité et le travail des hommes finissent souvent par retrouver leur chemin.

Plus tard, lorsque nous avons créé la CDP-Garab-Gui, avec le professeur Iba Der Thiam et d’autres compagnons, nous avons également connu cette puissance de la plume et du verbe lorsqu’ils sont mis au service d’un combat politique.

Nous étions alors présentés comme des « dangereux populistes ».

Pourtant, le temps a montré que les débats politiques ne peuvent pas être réduits à des étiquettes. Une société avance lorsque les idées s’affrontent librement, lorsque les citoyens peuvent contester le pouvoir et lorsque l’intellectuel accepte lui aussi d’être contesté.

C’est là que se trouve, pour moi, la vraie question.

À QUOI SERT L’INTELLECTUEL ?

Un intellectuel n’est pas seulement celui qui sait parler.

Ce n’est pas seulement celui qui écrit bien.

Ce n’est même pas seulement celui qui possède des diplômes.

L’intellectuel est celui dont le savoir doit servir à éclairer la société, à questionner le pouvoir et à défendre la vérité, y compris lorsque cette vérité dérange ceux qui gouvernent.

Car une plume peut construire.

Mais une plume peut aussi justifier.

Un verbe peut libérer.

Mais un verbe peut aussi enfermer.

Une intelligence peut éclairer un peuple.

Mais elle peut également devenir l’instrument sophistiqué d’un système.

Notre histoire politique récente devrait nous conduire à interroger cette responsabilité chez plusieurs générations d’intellectuels qui ont accompagné Senghor, Diouf, Wade ou Macky Sall.

Je ne veux pas ici distribuer des bons et des mauvais points.

Je veux poser une question à notre jeunesse :

Quel modèle d’intellectuel voulons-nous transmettre ?

Celui qui se rapproche du pouvoir pour bénéficier de ses privilèges ?

Celui qui change de discours lorsque le pouvoir change de camp ?

Ou celui qui conserve sa liberté de pensée, sa capacité de contradiction et son attachement aux masses populaires, même lorsqu’il lui en coûte ?

La vraie grandeur intellectuelle ne réside pas dans la proximité avec le prince.

Elle réside dans la capacité à rester libre devant le prince.

J’ai connu des hommes de gauche qui, après avoir goûté aux privilèges du pouvoir, ont progressivement tourné le dos aux masses populaires qu’ils prétendaient défendre.

J’ai connu aussi des hommes de plume dont les écrits ont contribué à légitimer des systèmes politiques qu’ils auraient dû interroger davantage.

Et c’est peut-être là l’une des grandes leçons de notre histoire politique.

Le Sénégal n’a pas seulement besoin d’intellectuels brillants. Il a besoin d’intellectuels libres.

Des intellectuels capables de dire au pouvoir : vous avez raison lorsque vous avez raison, mais vous avez tort lorsque vous avez tort.

Des intellectuels capables de défendre une idée sans devenir les défenseurs d’un homme.

Des intellectuels capables de servir leur pays sans se servir du pays.

La plume et le verbe sont des pouvoirs.

Et comme tous les pouvoirs, ils doivent être soumis à une exigence : la responsabilité.

Alors oui, souvenons-nous de Babacar Sine.

Souvenons-nous de son intelligence, de son parcours, de son œuvre et de son influence.

Mais souvenons-nous aussi de ce que son parcours peut nous enseigner sur les rapports entre l’intellectuel, le pouvoir, la plume, le verbe et le peuple.

C’est peut-être la meilleure manière de transmettre son histoire aux générations futures : ne pas seulement leur apprendre ce qu’un homme a pensé, mais leur apprendre à penser eux-mêmes.

Thierno lo
Le Républicain Libre

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